Cinquante nuances de droite

By André GunthertNotes

Cinquante nuances de droite

Le 10 avril 2022, l’élection présidentielle à deux tours à la française a été hackée par le corps électoral. Inquiets d’être à nouveau confrontés à l’obligation de 2017 de choisir entre la peste et le choléra, les électeurs ont produit d’eux-mêmes le travail que les formations politiques avaient refusé d’effectuer. Comme le montre l’effondrement des votes Zemmour, Pécresse, Jadot ou Hidalgo, ce que les médias ont qualifié de vote «utile», et qui mérite plutôt le nom de vote stratégique, a conduit les votants à se répartir en trois coalitions: le bloc bourgeois, aspirant les voix LR et PS, le parti lepéniste, regroupant les voix de droite hostiles au pouvoir, et le bloc populaire, dopé par le soutien des voix écologistes.

Malgré la belle remontée du candidat insoumis, dont le score final dépassait de 5 points les derniers sondages, le bloc d’extrême-droite, mais aussi le parti présidentiel, ont bénéficié d’une mobilisation remarquable, après une non-campagne. Cependant, l’effort de clarification des électeurs n’aura pas suffi à enrayer la mécanique qui a amené Emmanuel Macron au pouvoir. Or, si le candidat de 2017 pouvait encore arborer les apparences du «en même temps», il n’est plus possible cinq ans plus tard de prétendre que sa gouvernance a le moindre rapport avec une politique de gauche. Le constat est donc cruel: si la gauche se réduit désormais à environ un quart de l’électorat, le reste du paysage politique déploie toutes les couleurs de droite, de la droite extrême à l’écologie de marché, en passant par le suprémacisme d’inspiration coloniale, le néolibéralisme autoritaire, la fausse gauche ou le communisme de droite.

La croyance dans les pouvoirs magiques de la confrontation électorale a nourri les efforts des militants de la France insoumise, qui accusent ce matin Fabien Roussel, comme les partisans de Lionel Jospin pointaient en 2002 la responsabilité de Christiane Taubira. En réalité, aucune arithmétique ne peut défaire les quarante ans qui ont installé l’hégémonie néolibérale, idéologie qui cimente le bloc bourgeois et rend définitivement étranges et obsolètes les idées de solidarité, d’humanisme, voire la possibilité même d’une alternative politique. Même le souvenir des services publics d’antan s’efface dans la mémoire des citoyens, convaincus qu’ils trouveront mieux en payant le prix – et en échappant à l’impôt.

Les deux ouvrages les plus significatifs pour dessiner l’avenir ont été publiés au début de cette année. Dans Criminels climatiques (La Découverte, 2022), Mickaël Correia montre que les multinationales des énergies fossiles n’ont pas la moindre intention de modifier leur activité avant l’épuisement des gisements. Dans Les Fossoyeurs (Fayard, 2022), Victor Castanet décrit les ressorts cachés d’une exploitation basée sur l’incapacité des plus âgés, en proie à la confusion mentale, de s’apercevoir de la dégradation de la qualité de leur prise en charge – ou bien de s’en plaindre. Le plus intéressant est de constater que les dirigeants de la société mise en cause ne voient absolument pas ce qui pose problème dans leur management, dont le cours de l’action confirme le bien-fondé. Le capitalisme non régulé, objectif du néolibéralisme, est non seulement criminel, mais à proprement parler ignoble: prêt à tout pour garantir les profits – à tricher, à mentir, à profiter des failles ou des protections légales, à nuire, à maltraiter, à tuer, sans remords.

Nous sommes désormais à la merci de ce pouvoir sans frein, que toutes les nuances de droite s’accordent pour défendre au nom du réalisme économique, seul support de la croissance, c’est-à-dire du niveau de vie. Alors que les projections prolongeant les tendances actuelles nous mènent allègrement vers un monde plus chaud d’environ 3 degrés à la fin de ce siècle, soit un chaos climatique totalement hors de contrôle, une majorité de l’électorat partage les convictions d’un thatchérisme cynique et violent, défenseur des premiers de cordée et des fraudeurs fiscaux, adversaire résolu des banlieues, des «wokistes» et de toutes les religions commençant par i- et finissant par -slam. Pour la deuxième fois de suite, la France s’invite au concert des démocraties dévoyées, incapable de proposer un autre choix que de départager l’extrême-droite et le néolibéralisme autoritaire. On compte sur Léa Salamé pour déguiser ce théâtre d’ombres en combat de la lumière contre les ténèbres.

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