Réflexions sur une épidémie, par “Creuse-Citron”

vendredi 15 mai 2020 par Creuse-Citron

Texte publié dans Creuse-Citron 64, d’avril 2020.
Site Internet : https://creuse-citron.legtux.org/

Nous voici donc au cœur d’une crise sanitaire mondiale. Bien que nous baignions depuis si longtemps dans une ambiance diffuse de menaces multiples, de catastrophes annoncées, malgré que nous ayons de longue date essayé de porter une critique et des perspectives politiques à la hauteur de ce contexte de « crise écologique », nous n’en sommes pas moins assez désarmé quand une crise arrive. Ce n’est pas la même chose quand on l’imagine, ou quand c’est là autour de nous. Et effectivement, jusqu’il y a peu les menaces de pandémies n’occupaient pas une place privilégiée dans nos préoccupations, dans nos scénarios.

Quoi qu’il en soit, il semble très important, pour penser la situation, d’éclairer en quoi cette pandémie est aussi inséparablement une crise sociale et une crise écologique, au même titre que le bouleversement climatique, la destruction des milieux et des espèces animales, les pollutions chimiques et nucléaires croissantes etc. La pandémie du covid 19 est en lien et prend sa place parmi toutes ces crises interdépendantes ; et comme toutes ces crises, elle est dans une très large part un produit de notre organisation sociale.

Un article paru dans le Monde diplomatique de mars 2020 donne des arguments en faveur de cette thèse (Contre les pandémies, l’écologie, par Sonia Shah). L’auteur explique que la destruction accélérée ces dernières décennies des forêts tropicales, avec la diminution massive du nombre d’animaux sauvages qui y habitent, a favorisé le déplacement des populations de virus qui y vivaient vers d’autres milieux et d’autres
espèces-hôtes, dont l’espèce humaine et les animaux d’élevage. La transformation de ces milieux sauvages en territoires exploités et fréquentés par les hommes ou leur bétail a ainsi favorisé de nombreux « passage de la barrière d’espèce » par des virus. Ce phénomène expliquerait largement la multiplication des pandémies ces dernières décennies.

A cette cause première s’ajoutent évidemment la multiplication des transports internationaux de personnes et de marchandises, favorisant la diffusion rapide des épidémies ; mais aussi le développement des mégapoles où doivent s’entasser des dizaines de millions de personnes dans des conditions plus ou moins pathogènes ; ou encore les pollutions multiples réduisant les défenses immunitaires permettant de résister à un virus.
On sait également qu’être affecté par une une « maladie de société » (cancers, maladies cardio-vasculaires, diabète, hypertension) augmente considérablement les risques de mourir du covid 19.

Enfin la liquidation des services publics, et en particulier la dégradation des systèmes de santé, induites par les politiques néolibérales (dans les pays riches où ces systèmes de santé existent) joue aussi un rôle décisif dans la mortalité de la maladie. On sait par exemple qu’il y a un lien direct entre le nombre de lits disponibles en réanimation dans un pays et le nombre de morts que va y faire l’épidémie. C’est l’aspect le plus visible et le plus commenté dans les médias du lien entre l’épidémie et l’état de notre société ; cet aspect est évidemment réel mais ne doit pas faire oublier les liens plus profonds évoqués ci-dessus : il s’agit dans un cas du traitement de la crise, et dans l’autre de ces causes et de sa prévention.

Il faut donc, comme le fait le texte du collectif anti-industriel Pièces et Main d’œuvre « Leur virus, nos morts » (ici), faire un lien entre cette crise sanitaire et les transformations de la société où elle se déploie. Et l’on est en droit de reconnaître et de désigner les premiers responsables à l’origine de cette crise : les bureaucraties étatiques et marchandes qui poursuivent délibérément le saccage de la nature et la destruction des liens entre les sociétés humaines et les milieux naturels.

Évidemment, dire cela ce n’est pas nier que les épidémies sont aussi des phénomènes naturels : la maladie et la mort n’ont certes pas été inventées par la société industrielle, elles font parties de notre condition humaine et ne disparaîtront jamais. Cependant de la grande peste de 1350 en pleine guerre de Cent ans, à la grippe espagnole au sortir de la première guerre mondiale, il n’est pas présomptueux de faire des liens entre l’histoire des sociétés et la gravité des épidémies qui les affectent.
Comme tout ce qui concerne l’espèce humaine, les maladies en général sont à la fois des phénomènes naturels et des phénomènes sociaux. L’article du Monde diplomatique précédemment cité rappelle ainsi que l’apparition du virus du choléra a vraisemblablement pour origine la mise en culture, par le colonialisme britannique, de l’immense zone humide du Sundarbans au Bengale. Et que nombre de maladies humaines (comme la grippe, la coqueluche, la rougeole, ou la tuberculose) sont apparues à la faveur de « passages de la barrière d’espèce » pendant la longue période de défrichage et de domestication du néolithique.
On voit ici, une fois de plus, que si les productions de notre époque sont catastrophiques, ce n’est pas nécessairement parce que des choses absolument nouvelles adviennent, mais aussi parce qu’elles adviennent à une échelle et à un rythme qui sont eux tout-à-fait inédits.

*

Dans le Creuse-citron de cet automne (n°62), avait été reproduit un tract distribué lors de la manif pour le climat de septembre à Limoges. Son titre « Les gouvernement font partie du problème écologique, pas de la solution » résumait bien le propos : tout ceux qui prennent aujourd’hui conscience de la gravité des crises écologiques actuelles ne doivent compter que sur eux-même pour combattre ou limiter ces crises.

Les gouvernements, les États, les grandes entreprises et leurs scientifiques sont les premiers responsables de ces crises. Leurs annonces de réformes sont des mots en l’air et des rideaux de fumée pour masquer leur refus ou leur incapacité de prendre les problèmes à la racine (la production industrielle en expansion constante induite par le capitalisme et sa croissance obligatoire). Le développement de solutions technologiques à ces problèmes, qu’organisent les États, est d’abord là pour poursuivre la croissance et donc, en fait, aggrave les crises.

Ce raisonnement s’applique parfaitement à un aspect central de la crise socio-écologique actuelle, auquel prétend répondre le discours officiel sur la transition énergétique.
Pour combattre aujourd’hui la folie nucléaire, ou le développement de ces nouveaux saccages que sont l’éolien industriel et l’exploitation énergétique de la « biomasse » (c’est à dire les forêts rasées), ou encore la tartufferie des agrocarburants, il est évidemment essentiel de montrer à quoi servent ces choses : un nuage de fumée pour masquer l’incapacité du système à réduire sa dépendance aux énergies fossiles, et de nouveaux « gisements de croissance ».

Ce raisonnement s’applique aussi bien aux niaiseries officielles sur l’agriculture raisonnée ou le développement de la Bio. Nous savons en effet que la consommation de pesticides (et donc la pollution, la
disparition des insectes et animaux,…) continue à augmenter régulièrement chaque année dans notre pays comme en Europe.

Mais il est plus difficile d’appliquer le même raisonnement à une situation comme celle que nous vivons aujourd’hui : nous sommes face à une crise aiguë, et face à elle nous sommes en tant qu’individus ou « petites communautés de vie ou d’idées », parfaitement démunis et désarmés.
Le confinement forcé et les autres mesures sanitaires des différents États sont probablement d’une efficacité discutable face à l’épidémie : tout le monde constate leurs incohérences et leurs contradictions – entre la protection des population et la protection de l’économie et des personnels au pouvoir. Ces mesures manifestent, comme à l’ordinaire, la bêtise satisfaite et l’imprévoyance des gouvernants, leur inconséquence totale pour tout ce qui ne concerne pas leurs intérêts et bénéfices personnels (voir en France l’invraisemblable feuilleton des masques de protection).

Ces mesures sont à l’image de notre société : inégalitaires et injustes, autoritaires et infantilisantes, et souvent arbitraires voire irrationnelles. Elles sont une opportunité rêvée pour les gouvernants d’accélérer les transformations de la société auxquelles ils aspirent (numérisation, état d’urgence permanent) qui, toutes, vont dans le sens d’une perte toujours aggravée de liberté.
Mais il n’y a à peu près personne pour remettre en cause le principe de ces mesures ; tout simplement parce que personne n’a rien de mieux à proposer pour faire face à cette crise, étant donné la situation dans laquelle se trouve notre société.
Aussi mauvaises et horribles que soient ces mesures de confinement autoritaire, elles ont probablement une certaine efficacité ; et si les États ne les avaient pas prises, la situation – en tout cas la propagation de l’épidémie – aurait sans doute été aggravée.

Le texte publié dans le C.C. 62 devrait donc, pour correspondre à notre situation actuelle, être modifié comme suit : « Les gouvernements font partie du problème sanitaire et écologique en cours, mais si ils ne font pas partie de la solution, ils sont quand même les seuls à disposer d’un remède d’urgence, qui permettra au moins de limiter la casse… en attendant la prochaine fois. »
Les gouvernements sont effectivement des pyromanes- pompiers, mais dans la situation d’urgence dans laquelle nous nous trouvons, avec la dépendance dans laquelle nous sommes tombés depuis si longtemps, il n’y a pas d’autre choix que de s’ en remettre à ces pompiers-là, car ce sont les seuls disponibles.

Dans son très beau « Appel au socialisme » (1911, première publication française : éditions La Lenteur, 2019), l’anarchiste allemand Gustav Landauer développe l’idée que l’État vit de la vie que nous lui abandonnons. C’est la perte d’autonomie (tant spirituelle que matérielle) des innombrables « communeautés informelles » qui constituent toute société, qui nourrit et engraisse l’État. Moins nous existons par nous-même, plus l’État – nous pourrions préciser aujourd’hui la société industrielle gérée par l’État – plus l’État existe et prend de place dans chaque instant de notre vie, plus il est incontournable, plus il nous est nécessaire en toute chose, de la plus anodine à la plus vitale.
La situation de crise aiguë que nous vivons est un révélateur de notre situation ordinaire, avant la crise, et certainement après elle. La pandémie révèle l’ampleur de notre dépendance à l’État, à la médecine industrielle, aux moyens de communication de masse, à la grande distribution, aux marchandises produites dans des pays lointains, aux transports internationaux, etc. Et elle illustre cruellement la folie de cette dépendance. Nous avons les meilleures raisons – sensibles, morales, politiques, « écologiques », ou même esthétiques – de rejeter ces réalités aliénantes. Mais nous dépendons de chacune d’elles. Et bien évidemment cette dépendance ne date pas de la crise – mais la crise les aggrave, mortellement, et en somme, grotesquement. C’est ce que les auteurs de Catastrophisme, administration du désastre, et soumission durable (Jaime Semprun et René Riesel, éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2008) appellent « l’incarcération dans le monde industriel ».

On pourrait imaginer – et souhaiter bien évidemment – une société libre, réellement démocratique, égalitaire, qui fasse face à une crise comme celle-là en s’appuyant sur la responsabilité et le courage d’individus conscients. Une telle société n’aurait pas besoin d’imposer des mesures coercitives de masse. Les urgences et les choix y seraient décidés collectivement. Les privations et les risques inévitables y seraient répartis de manière choisie et égalitaire (pas avec des cadres en télétravail depuis leur maison de campagne, et des pauvres assurant les besognes indispensables – ou pas – sans aucune protection, ou confinés en masse dans des clapiers déjà inhabitables en temps normal). Mais une telle société n’aurait pas rasé des forêts tropicales, elles n’aurait pas construit des mégapoles pathogènes, et ne s’approvisionnerait pas via des supermarchés et des porte-containers. Peut-être n’aurait-elle pas rencontré sur sa route une épidémie de cette ampleur.
Quoi qu’il en soit, on voit l’abîme qui nous sépare aujourd’hui d’une telle société. Maintenant nous en sommes là – il aurait fallu ne pas en arriver là – mais nous y sommes.

La crise se prête particulièrement mal aux imaginations utopiques. Elle nous éclaire plutôt sur ce qui nous menace, pour la suite : les crises écologiques qui restaient pour nous assez abstraites jusqu’ici viennent
d’acquérir une réalité plus tangible, avec leur cortège de privations matérielles et sensibles et de perte de liberté. Il est possible que le COVID 19 apparaisse après coup comme un épisode relativement mineur, au regard des événements plus graves (pandémies ou autre) qui lui succéderont inévitablement à plus ou moins brève échéance. Mais il aura illustré assez clairement que ce n’est pas pendant une crise que l’on peut arriver à construire plus d’autonomie et plus de liberté ; quand la crise est là, il est le plus souvent trop tard. Ceux qui se sont penchés sérieusement « au-dessus du gouffre nucléaire » nous l’avait déjà dit de longue date (voir les travaux de Roger et Bella Belbéoch, et notamment le livre de Roger seul : Tchernoblues – éditions L’Esprit frappeur, 2001 – au sous-titre éloquent : « De la servitude volontaire à la nécessité de la servitude »).
Même si, bien sûr, chaque crise a (aura) son déroulement propre, avec ses contraintes spécifiques, et aussi ses marges de manœuvre éventuelles.

A la fin des années 80, Le « démantèlement raisonné de la production marchande » avait été présenté par l’Encyclopédie des Nuisances comme le programme de base d’une révolution à venir. Quelques décennies plus tard, il faut bien constater que la possibilité d’une révolution, ou celle de reconstituer des « communautés sociales » libres et autonomes, capables de faire face aux crises qui s’annoncent, est certes plus difficile que jamais, alors que le ciel s’assombrit à vue d’œil.
Mais cette pandémie, comme la progression des autres crises écologiques, confirme que la perspective d’un tel démantèlement raisonné est la seule qui soit crédible. La seule autre alternative vraisemblable étant un « démantèlement irraisonné », c’est à dire une déliquescence plus ou moins rapide de notre organisation sociale, et diverses formes d’effondrements, plus ou moins contenus par des États de plus en plus autoritaires.
Pour la suite des événements, nous ne devrons pas oublier que si le déroulement de cette pandémie illustre la fragilité et la dépendance des populations à l’égard de l’État, elle illustre aussi la fragilité et la faiblesse des États eux-même devant les monstres qu’ils ont contribué à créer : d’une manière ou d’une autre, ce qui nous attend, ce n’est pas la stabilité.

Cédric, Bournazeau, le 8 avril 2020

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