Et si tout ne faisait que commencer ?

dimanche 1er mai 2016, par ocl-lyon

Ce texte, qui a circulé dans l’amphi Tocqueville occupé de la fac de Caen, dans les jours qui ont précédé la grève et manifestation du 28 avril, vaut pour ses réflexions qui préoccupent une partie des gens impliqués dans la dynamique des luttes contre la loi Travail.
Il propose des changements de perspective, d’actions et de modes de regroupement et des pistes pour renforcer un mouvement autonome en rupture avec l’ordre existant, qui s’inscrive dans la durée et se prépare aux luttes à venir.

Cette lutte contre la loi travail fait du bien. L’ambiance était bien morose depuis quelques années. Cela a déjà permis de sortir d’une atonie sociale, de nouer des complicités, d’échanger des analyses et des pratiques subversives, de fissurer la bonne image qu’avait la police après les attentats, de battre le pavé malgré l’état d’urgence. Mais en rester là laisserait bien des regrets. A Caen notamment, plusieurs pistes pourraient être envisagées pour continuer cette lutte et pour développer un rapport de force.

De la souplesse et de l’organisation pour des actions réussies

Nous sommes largement engoncés dans la routine des manif-actions après l’AG. Il est clair qu’il faut des moments de rassemblement appelés le plus largement possible, permettant de nous retrouver tous et toutes. D’ailleurs, partir parfois en manifs le soir laisserait aux salariés la possibilité de nous rejoindre en l’absence de préavis de grèves en dehors des grosses journées syndicales. Toutefois, s’obstiner systématiquement dans cette reproduction de l’action annoncée, alors même que nous ne sommes pas très nombreux et nombreuses et que les flics ont décidé depuis le départ d’essayer de nous empêcher de faire quoique ce soit de conséquent, est une erreur stratégique. Pourquoi ne pas se donner rendez-vous discrètement au bouche à oreille et s’inviter au local du PS à quelques dizaines ? Pourquoi ne pas partir prendre un périph ou occuper un pôle emploi à la sortie d’une AG où nous sommes une centaine ? Nous facilitons trop le travail de la police à être trop prévisible… Mais pour réussir ce type d’actions, il faut prendre au sérieux le fait de l’organiser et de la mener de bout en bout. Et surtout ne pas partir défaits d’avance.

Groupes d’action affinitaires et sabotage

Un geste subversif ne reste qu’un geste s’il ne fait pas écho à une situation sociale, et un sabotage ne renversera pas le vieux monde à lui seul. Toutefois, mener des actions en petits groupes affinitaires a parfois autant d’impact qu’une manif traine-savates avec beaucoup de gens. Ce ne sont pas les cibles qui manquent à la fac et dans la ville pour mettre un grain de sable à la machine économique et aux institutions. Une allumette dans une serrure peut parfois participer à établir un rapport de force, de même qu’un tag bien placé, un bris de vitrines, une machine mise hors d’état de nuire etc. Des exemples pullulent en ce moment un peu partout en France…

Convergence des luttes

La convergence des luttes n’est pas qu’une juxtaposition de différentes luttes parcellaires. Elle demande de trouver ce qui fait commun. La convergence des luttes dépasse la solidarité de base face à la répression ou le soutien à une lutte qui fait sens pour nous. Elle pose la question de la généralisation du conflit contre un même système de domination. Par tous les bouts que nous pouvons le prendre, les formes de domination et d’oppression s’entremêlent, posent des situations communes et des résistances semblables. Si nous voulons qu’une convergence existe réellement, encore faut-il ouvrir un espace de coordination et de discussion pour analyser tout cela, notamment avec la KIC, l’AG de lutte contre toutes les expulsions, les boîtes en lutte, les révoltés etc. Peut-être le 1er mai peut être le début de la mise en place d’une « AG de ville » où se pense une lutte commune contre la société telle qu’elle est.

Sortir de l’Université

Il nous faut sortir de l’Université. La lutte à Caen n’a jamais été saisie en nombre par les étudiants et étudiantes. C’est peut-être triste, mais les effets des réformes passées et le fait que la fac s’embourgeoise de nouveau depuis quelques années fait que ce n’est plus le même foyer d’agitation qu’auparavant. Après deux mois passés à la fac, on peut raisonnablement se dire que si d’autres gens avaient voulu nous rejoindre dans la lutte ici, ce serait fait depuis un moment. Sans abandonner la fac, il faut se tourner vers les chômeurs, chômeuses et précaires, sortir vers l’extérieur. Cela passe par de la diff, du collage et des tags sur les pôles emplois, à la CAF, dans les quartiers, mais aussi par des actions essayant de sortir du centre-ville. Et si jamais on devait perde Tocqueville, peut-être pourrions-nous envisager d’occuper un lieu en ville. Au moins d’essayer cette aventure.

Prendre le temps de débattre, de discuter, de réfléchir

Cette lutte est traversée, sans mauvais jeux de mots, par un état d’urgence permanent. Nous manquons d’occasions pour débattre et échanger autour de sujets de fond : sur le travail et les nouvelles formes d’exploitation d’aujourd’hui, sur l’histoire sociale et les luttes passées, sur ce qu’est une victoire dans un mouvement, sur l’Etat etc. Il n’y a eu pour le moment que deux projections-débats, l’une sur le CPE à Caen en 2006, qui a donné lieu à moult discussions, et une autre d’Attention danger travail regardée par quelques personnes sans discussions derrière. Débattre et réfléchir à ce qu’on se prend dans la gueule est tout aussi important que de bloquer les flux. Certes, beaucoup de discussions informelles ont lieu, mais ce genre d’espaces sans enjeux et donc en dehors des AG, est nécessaire pour nourrir la lutte. C’est aussi dans ces espaces que peuvent s’exposer les divergences, plutôt qu’elles n’éclatent en AG ou pendant une action. Les Nuits Debout portent un petit peu cela, mais la manière dont cela s’organise et les enjeux électoralistes et citoyennistes qu’il y a derrière ne permettent pas de véritables débats. C’est certes un espace plus complexe qu’un lieu de récupération politique ou de pacification de la lutte, très hétéroclite et permettant au moins une expression sur la place publique. Ce n’est pour autant pas là que peut se constituer un quelconque rapport de force ni s’engager des débats de fond.

Lancer des pistes de cibles nationales, ou l’audace de monter d’un cran

Cette révolte a pris différentes formes selon les villes de France, et Caen n’a pas vraiment à rougir de sa contribution à l’agitation – même si nous sommes probablement passés plus d’une fois à côté de l’occasion d’élever le niveau de conflictualité et de faire en sorte que la peur change de camp, ou du moins que notre confiance se solidifie et que quelques doutes s’installent du côté de la Préfecture. Peut-être pouvons-nous nous constituer comme force de propositions au niveau national, par exemple pour proposer à moyen terme une journée contre la répression à Cherbourg, ville du ministre de l’Intérieur et général en chef de la répression Cazeneuve. Il y a en effet été maire pendant plus de dix ans, et député pendant plus de quinze ans. C’est là-bas qu’il a fourbi ses armes dans le maintien de l’ordre et la pacification au profit du capitalisme (et du nucléaire, soit dit en passant). De la même manière, pourquoi ne pas commencer à insuffler l’idée de perturber la bonne tenue de l’Euro 2016 de football, fête de la marchandise et de tout ce qui va avec…

Prendre au sérieux l’hypothèse révolutionnaire

A moins de considérer que jusque là tout allait bien, que les conditions de travail étaient satisfaisantes, que nous vivons dans une société sans trop de problèmes, il est difficile de ne pas voir dans la loi travail qu’un énième coup dans la gueule. Plus que contre la loi travail, ce qui semble s’exprimer est un ras-le-bol général. D’ailleurs, des phrases, des tags, des slogans s’esquissent ici et là faisant référence à la révolution. Voilà un sujet qui mériterait lui aussi quelques discussions de fond, mais espérons surtout que cette hypothèse soit prise au sérieux par beaucoup. Dans le cas inverse, elle ne saurait advenir. Faisons le pari que nous avons déjà ouvert des brèches vers une rupture avec l’ordre existant, par le développement de solidarités entre rebelles, par l’auto-organisation sans chefs ni hiérarchie, par l’offensive contre ce qui participe à la domination. Ce qui veut dire aussi qu’il va falloir continuer à échanger et s’organiser, y compris dans des phases moins agitées, et à plus long terme. Nous pouvons considérer que l’important est d’avoir noué des complicités pour les prochaines batailles, et remettre encore à demain la tentative de renverser l’imposant édifice de cette société de merde. Ce n’est certes pas rien, mais attendre est notre défaite quotidienne. Et si un jour, on osait vaincre ?

S’organiser à long terme et de façon autonome

Depuis plusieurs années, les mouvements gagnent en autonomie, moins par leur propre force – malheureusement – que du fait que les syndicats et partis sont à la ramasse. Ils ont du moins plus de mal à mobiliser (quoiqu’ils n’ont toujours fait que suivre leur base les débordant) et à encadrer les luttes. Nous avons de notre côté des difficultés à être aussi conséquent que la situation l’impose, et à profiter de cet espace pour développer un mouvement réellement autonome suffisamment fort. Il va falloir continuer à ouvrir des assemblées auto-organisées, créer des groupes d’action, monter des mutuelles d’entraide, tenir des lieux antiautoritaires. Tout ce bruit depuis mars n’a été qu’un souffle sur quelques braises, alors que c’est un feu qui couve dans nos coeurs !
Ce n’est pas maintenant qu’il faut lâcher !

Des participant-es à la lutte

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