Au Bangladesh, une ouvrière du textile meurt tous les deux jours

Catastrophe industrielle

Par Nolwenn Weiler (15 mai 2013)
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Plus de 1 700 morts en huit ans. Tel est le lourd tribut payé par les ouvrières du textile au Bangladesh pour fournir à bas coûts des tee-shirts ou des chemises aux grandes marques occidentales. Avec un millier de morts, la catastrophe du Rana Plaza a enfin attiré l’attention de l’opinion. Et obligé les grandes enseignes à réagir en signant un accord qui devrait faire date. De leur côté, les grandes marques françaises, comme Carrefour ou Auchan, qui continuent de s’abriter derrière leurs codes de bonne conduite, peinent à s’engager véritablement.

Des vêtements destinés à une marque du groupe Carrefour auraient, selon des témoignages d’ONG sur place, été fabriqués dans les ateliers du Rana Plaza, l’immeuble qui s’est effondré le 24 avril dernier au Bangladesh, ensevelissant 1 127 personnes, non loin de Dacca, la capitale du pays. « Nos partenaires ont retrouvé des étiquettes des marques Carrefour (Tex), Auchan (In Extenso) et Camaïeu dans les décombres de l’immeuble Rana Plaza. Nos investigations se poursuivent pour déterminer si ces marques se fournissaient bien auprès de ces usines », précise Dorothée Kellou, de Peuples solidaires et du Collectif Éthique sur l’étiquette. Mais le géant français de la grande distribution nie avoir recours aux usines qu’hébergeait l’immeuble qui s’est écroulé. Se contentant d’un bref communiqué qui explique que la marque (Tex, la marque textile de Carrefour) « n’avait pas de relations commerciales avec les fournisseurs du Rana Plaza ». Carrefour a cependant indiqué au dernier moment, dans la soirée du 14 mai, que le groupe rejoignait finalement les signataires de « l’accord de prévention des incendies et de sécurité des bâtiments au Bangladesh », que plusieurs poids lourds de l’habillement, tels Zara, H&M et C&A, ont signé le 13 mai.

En négociation depuis 2008, l’accord prévoit de renforcer le contrôle des sous-traitants au Bangladesh, auxquels les grandes marques européennes font allègrement appel. Inspections indépendantes des bâtiments, formation des travailleurs à leurs droits par les syndicats, publication des rapports d’enquêtes et des rénovations obligatoires des bâtiments… Cet accord va beaucoup plus loin qu’un simple audit. « Il est unique en ce qu’il est soutenu par l’ensemble des représentants des travailleurs du secteur au Bangladesh et internationalement », défendent Peuples Solidaires et le Collectif Éthique sur l’étiquette, relais en France de cette campagne internationale. C’est en Allemagne que se sont déroulées les dernières négociations entre les entreprises de prêt-à-porter et plusieurs organisations de défense des droits des travailleurs dans le monde. Parmi elles : l’IndustriALL Global- Union, une fédération de 50 millions de travailleurs de 140 pays, mais aussi le Clean Clothes Campaign (représenté en France par le Collectif Éthique sur l’étiquette) ou encore Avaaz, une ONG internationale de cyber-militantisme.

Les marques françaises ne s’engagent pas

L’ampleur de la catastrophe du 24 avril, et les pressions de la société civile – un million de personnes ont signé la pétition demandant aux marques de signer cet accord – ont permis aux ONG et syndicats de faire céder les entreprises. « La décision des groupes PVH (qui possède les marques Calvin Klein et Tommy Hilfiger) et Tchibo, qui ont signé l’accord dès la fin 2012, a été essentielle dans cette avancée », souligne Peuples solidaires. Le sujet ne semble malheureusement pas prioritaire pour les marques françaises. Seul le groupe Carrefour ayant finalement indiqué qu’il parapherait l’accord.

Le leader français de la grande distribution s’est longtemps défilé, s’abritant derrière sa charte éthique et les audits dont elle est la seule à connaître le contenu. En 2005, Carrefour avait refusé de participer au fonds commun d’indemnisation des victimes d’un effondrement d’usine, qui avait fait 64 morts et 80 blessés au Bangladesh. Arguant qu’il avait mis des soutiens en place de son côté. Sans aucun contrôle des ONG locales. Idem en novembre 2012, lors de l’incendie de l’usine Tazreen. « Carrefour travaille bien avec le groupe Tuba qui possède l’usine Tazreen. Mais aucun de nos articles n’est confectionné dans cette usine », avait tenu à préciser le service de communication de l’entreprise après la publication d’un article de Basta !. Cette fois, la com’ ne nous a pas répondu avant la publication de l’article.

1 700 morts en huit ans

Tout le monde ne se défausse pas. Le britannique Primark a ainsi admis avoir des liens avec des intermédiaires qui possédaient des ateliers dans le Rana Plaza. L’entreprise a aussi promis d’indemniser les familles des victimes. La marque britannique Bon Marché, les espagnoles El Corte Ingles ou Mango et la nord-américaine Joe Fresh ont confirmé leurs relations avec les ateliers meurtriers. Sans se prononcer pour le moment sur d’éventuelles indemnisations. « Indemniser, c’est bien. Prévenir les catastrophes, c’est encore mieux », souligne Dorothée Kellou. C’est pourquoi l’accord signé ce 13 mai, « est un pas crucial vers la sécurisation des usines d’habillement au Bangladesh ».
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Il était grand temps que les choses avancent. Le Bangladesh est en effet souvent endeuillé à cause de l’industrie du textile. Le 8 mai dernier, alors même que le macabre décompte du Rana Plaza n’est pas clos, un incendie entraîne la mort de huit personnes dans un autre immeuble de Dacca, asphyxiées par la fumée toxique de vêtements en acrylique. Présenté comme « la pire catastrophe industrielle » du pays, l’accident – prévisible – du 24 avril est à inscrire sur une longue liste de drames. « Depuis 2005, plus de 1700 personnes sont mortes en fabriquant des vêtements au Bangladesh », rappelle Dorothée Kellou. Soit une tous les deux jours. Avec à chaque fois, dans les décombres, des étiquettes de marques occidentales, qui rechignent trop souvent à reconnaître leur part de responsabilité.

La main d’œuvre la moins chère du monde

La série noire commence en 2005, avec l’effondrement d’une usine qui tue 64 personnes, et en blesse 80 autres. Un an plus tard, une suite d’incendies tuent 85 personnes et en blessent 207 autres. En 2010, une trentaine de personnes meurent asphyxiées et brûlées dans deux graves incendies. En cause : des installations électriques défectueuses, des sorties de secours bloquées ou inaccessibles et l’absence d’alarmes incendie. Autre facteur d’accident : l’inadaptation des bâtiments dans lesquels sont installés les ateliers de confection. Le Rana Plaza comptait ainsi trois étages de plus que prévu. Les fondations n’étaient donc pas appropriées. L’édifice était de plus conçu pour héberger des bureaux et un centre commercial. Pas des milliers de machines à coudre alimentées par d’énormes, et très lourds, générateurs installés sur les toits.

Deuxième exportateur mondial de produits textiles, juste derrière la Chine, le Bangladesh propose l’une des mains d’œuvre les moins chères du monde. 30 euros par mois contre 150 ou 200 en Chine. Une optimisation sociale alléchante pour les grandes marques, qui peuvent ainsi baisser leur prix sur le marché occidental, tout en empochant de substantiels bénéfices. Ceux de l’espagnol Mango sont passés de un à deux milliards d’euros entre 2004 et 2012. Carrefour a triplé son bénéfice net en 2012, pour atteindre 1,23 milliard d’euros. Et chez Primark, le groupe d’habillement le moins cher outre-Manche, les profits ont été multiplié par cinq en dix ans. Un grand merci aux ouvrières bangladaises… et aux autorités du pays.

Car c’est dans les années 70 que le secteur du textile commence à s’implanter au Bangladesh. Avec la mise en place de zones franches, dans lesquelles les entreprises bénéficient de conditions fiscales très avantageuses. Le boom de l’habillement, dans les années 90, signe l’envolée de l’industrie locale, qui représente aujourd’hui 15% du PIB du pays, et 80% de ses exportations.

10 à 12 heures de travail par jour, sept jours sur sept

Une aubaine, pour ce tout petit pays, dont la densité de population est l’une des plus élevées de la planète, dépourvu de richesses naturelles, et avec une agriculture qui peine à nourrir ses habitants. 40% des ouvriers du pays travaillent aujourd’hui dans le secteur, soit près de trois millions de personnes, des femmes pour la plupart. Qui taillent, piquent, cousent et transportent les marchandises à longueur de journées. Officiellement 48 heures hebdomadaires, avec un jour de congé. Plus souvent 10 ou 12 heures par jour, et sept jours sur sept. Avec de nombreuses heures supplémentaires non payées et des obligations de verser des bakchichs aux superviseurs. « Le quotidien est vraiment très pénible, insiste Dorothée Kellou. Les gens sont payés moins que rien, ils sont debout toute la journée, et vont au travail la peur au ventre. » Aux incendies et risques d’effondrement, il faut ajouter, pour les femmes, des risques importants de violences sexuelles. L’autre visage de la mondialisation.

La situation est tellement épouvantable que plusieurs révoltes, souvent violentes, ont éclaté. Au printemps 2006, des dizaines de milliers d’ouvriers se mobilisent dans un très vaste mouvement de grève, qui touche la quasi-totalité des 4 000 usines. L’association des fabricants et des exportateurs de vêtements du Bangladesh (BGMEA) fait appel aux forces de police qui procèdent à une féroce répression. Trois ouvriers sont tués, des centaines d’autres sont blessés par balles, et emprisonnés. En 2010, une nouvelle vague de protestation agite le pays. Près de 1 000 personnes sont blessées parmi les travailleurs, suite à des actions policières. Une cinquantaines de personnes sont arrêtées. De nouvelles grèves et protestations viennent d’éclater.

50 marques seraient impliquées

Le respect de la liberté syndicale, inexistante au Bangladesh, fait partie des revendications des ONG et syndicats réunis au sein de la Clean Clothes Compaign. « Si les salariés avaient un droit de retrait, la catastrophe du Rana Plaza n’aurait sans doute pas eu lieu », remarquait Christophe Aguiton, membre du conseil scientifique d’Attac, dans l’émission C dans l’air, consacrée au drame bangladais. La veille du drame, des salariés ont signalé des fissures sur l’édifice. Mais on leur a intimé l’ordre de reprendre le travail. Les clients n’attendent pas.

Qui sont ces clients ? « 50 marques seraient impliquées, répond Dorothée Kellou. Mais il est très difficile de savoir qui se fournissait dans ces usines. » Sur place, les associations locales procèdent à un travail de fourmis. Outre les étiquettes retrouvées dans les décombres, il y a les documents douaniers. Mais ils ne sont pas forcément à jour. Et il n’est pas évident de se les procurer. Quant aux grandes marques dont on sait qu’elles s’approvisionnent au Bangladesh, elles ne sont pas forcément coopératives… Gardant secrètes, par exemple, leurs listes de fournisseurs.

« Cela nous trouble un peu de savoir que des étiquettes Tex (Carrefour, ndlr) aient pu être retrouvées sur place », confie Elin Wrzoncki, de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). Car depuis 16 ans, la FIDH a mis en place un partenariat avec le leader de la grande distribution [1], Carrefour s’engageant à contrôler l’ensemble de sa chaîne de sous-traitance. Au Rana Plaza, cela ne semble pas être le cas. Or, « ce point fait partie des termes de notre partenariat avec Carrefour », poursuit Elin Wrzoncki . « S’il y a un contrôle des fournisseurs de rang 1, mais s’il n’y a pas de contrôles des autres rangs, c’est très ennuyeux. »

Responsables mais pas coupables

Qui est responsable du millier de morts piégés dans ces ateliers non conformes ? Et des centaines de blessés, dont certains vont rester handicapés à vie ? Sur place, une douzaine de personnes ont été arrêtées. Dont le propriétaire de l’immeuble et quatre propriétaires d’ateliers. Le niveau de corruption du pays est tel qu’il est fort possible que des fonctionnaires, voire des élus, soient impliqués dans le drame [2]. Seront-ils inquiétés ? Les suites de l’enquête le diront. Les Bangladais interpellés sont pour le moment les seules personnes à pouvoir faire l’objet de poursuites pénales, de la part des familles de victimes notamment.

Quid des donneurs d’ordre des usines du Rana Plaza ? « Ils ne pourront pas être poursuivis pénalement pour ce millier de morts, n’étant pas responsables des agissements de leurs filiales et sous-traitants », déplore Sophia Lakhdar, directrice de l’association Sherpa, qui défend les populations victimes de crimes économiques. De nombreuses associations et syndicats réclament la fin de cette irresponsabilité juridique des maisons mères, qui rime avec impunité. Quelques brèches ont été ouvertes. Notamment suite à la catastrophe de l’Erika, dont l’entreprise Total a été reconnue responsable. Mais les dommages, à savoir la pollution des eaux et de la côte, se situaient sur le territoire français. Comment faire quand les atteintes aux droits sociaux ou environnementaux se déroulent à l’autre bout du monde ?

Hypocrisie des grandes marques

L’association Sherpa espère que la plainte déposée en février dernier contre Samsung pour « pratique commerciale trompeuse » fera avancer la jurisprudence. Le géant coréen est accusé par plusieurs associations et syndicats de mentir à ses clients en invoquant des engagements éthiques à des fins purement marketing. Une pratique baptisée « fair washing », qui repose sur le système très contesté des audits sociaux. Des audits commandités par le donneur d’ordre lui-même, rarement réalisés par surprise dans les ateliers, quand ils ne sont pas à leur tour sous-traités.

Leur contenu demeure, le plus souvent, confidentiel. Ni les travailleurs, ni l’administration, encore moins les syndicats n’ont accès à ces documents, qui permettent pourtant aux multinationales de communiquer sur leurs « performances » en terme de respect des droits sociaux et environnementaux. A l’image de Carrefour, qui se réfère régulièrement au « Global Social Compliance Programme » (Programme de conformité social), qui réunit les géants du secteur, d’Adidas à Wal-Mart, en passant par Auchan, Carrefour, Ikea ou Unilever, et censé identifier et standardiser les « meilleures pratiques ». De quoi ensuite inspirer de belles chartes éthiques et autres codes de bonne conduite, totalement déconnectés des réalités du terrain.

Le Rana Plaza avait été audité

Triste preuve du caractère dérisoire de ces audits : au Rana Plaza, deux usines avaient été auditées par la Business Social Compliance Initiative (BSCI), qui mène des audits sociaux pour le compte de plus de 1 000 entreprises. Les auditeurs s’étaient attardés sur les conditions de travail plus que sur la qualité du bâti. Interrogé par Basta !, l’espagnol Mango précise que même en cas d’audit, « il n’aurait pu détecter le caractère instable du Rana Plaza. Ne disposant pas des documents lui permettant de savoir que trois étages supplémentaires avaient été ajoutés ». De son côté, le britannique Primark, dont des étiquettes ont été retrouvées dans les décombres, était signataire de l’Ethical Trading Initiative, qui regroupe des entreprises, des syndicats et des associations.

« Quand il y a un risque juridique, les acteurs changent plus facilement de comportement », estime Elin Wrzoncki. Selon elle, cela pourrait passer « par un renforcement du devoir de vigilance des multinationales sur les droits humains et l’environnement ». Pour le moment, ce devoir de vigilance n’est pas contraignant. Il a simplement été décrété par l’ONU. « On pourrait imaginer que les États membres transcrivent ces principes en obligations dans leur droit national », propose Sophia Lakhdar.

Pour Elin Wrzoncki, les grandes marques doivent aussi s’unir pour faire pression sur le gouvernement bangladais. « Si elles ont les mêmes exigences, et qu’elles conditionnent leur installation dans le pays au respect des droits des travailleurs, il y a de grandes chances pour que les dirigeants les écoutent. » Au risque de réduire leur marge, alors qu’au cœur même de l’Union européenne, la « santé et sécurité au travail » est considérée comme [« un fardeau » ?

 >http://www.bastamag.net/Sante-au-travail-et-biodiversite]
La tragédie du Rana Plaza servira-t-elle d’électrochoc ? Le gouvernement du Bangladesh a déposé un texte de loi qui autoriserait la création de syndicats au sein des ateliers de confection. Il a aussi annoncé la mise en place d’une commission qui prévoit d’augmenter le salaire minimum des ouvriers du textile. Les principaux concernés restent très mobilisés. Des centaines d’usines ont dû être fermées ce 14 mai, pour une durée indéterminée, en raison de « l’agitation de la main d’œuvre ». Bien décidée à ne plus mourir écrasée, brûlée vive ou asphyxiée pour les profits de grandes enseignes occidentales.

Nolwenn Weiler (@NolwennWeiler sur twitter)

Photo de une : CC Julie70 / Photo Made in Cambodia

 Mise à jour : 15 mai, 9h39, suite à l’information que Carrefour allait probablement signer l’accord qui prévoit de renforcer le contrôle des sous-traitants au Bangladesh.

 Mise à jour 16 mai, 15h22
Notes

[1] Mis en place à partir de 1997, le partenariat Carrefour-FIDH permet à l’ONG de visiter les ateliers des fournisseurs de la marque partout dans le monde.

[2] Le Bengladesh est l’un des pays les plus corrompus du monde, classé parmi les très mauvais élèves par Transparency international, organisation non gouvernementale de lutte contre la corruption.

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