VERS UN SOCIALISME DU XXIème SIECLE ?

Mercredi dernier, à la salle Canigou de Perpignan, diverses organisations perpignanaises organisèrent une “conférence – débat” sur le “Processus de changements en Amérique Latine: les Révolutions vénézuélienne, équatorienne, bolivienne… Vers un socialisme du XXIème siècle?”.

Pour avoir un point de vue libertaire sur ce dénomme “socialisme du XXIème siècle”, nous reproduisons le prologue du livre Venezuela: révolution ou spectacle?, du camarade libertaire vénézuélien Rafael Uzcategui et édité par SPARTACUS et disponible à la librairie Torcatis de Perpignan.

Après la chute du Mur de Berlin et l’implosion de l’Union Soviétique prit fin la bipolarité politique et idéologique qui avait maintenu divisé le monde en deux blocs, s’affrontant pour l’hégémonie mondiale, à travers les convulsions politiques, sociales et même militaires de ce qui est connu dans l’Histoire comme la « guerre froide ».

Dès lors, dans ce monde unipolaire nouveau surgi des ruines du totalitarisme socialiste, dit socialisme réel, uniquement les États Unis gardèrent le rang de Grande Puissance et le leadership idéologique. Un monde unipolaire, non seulement du point de vue géopolitique mais aussi idéologique, puisque le capitalisme, comme système économique, et la démocratie représentative, comme paradigme du contrat social, restèrent triomphants dans le monde.

C’était donc normal qu’un événement historique tellement important et inattendu marque profondément les consciences et soit perçu comme un constat d’échec du « socialisme ». Ce qui permit aux défenseurs du système capitaliste de se considérer les vainqueurs de la compétition idéologique des deux systèmes, à un point tel que certains de ses principaux idéologues affirmèrent péremptoirement la fin de l’histoire humaine.

Mais, ni l’histoire n’arriva à terme ni ce monde unipolaire ne put empêcher l’émergence de nouvelles puissances (Chine, Inde, etc.) dans le terrain de la compétition économique mondiale et le déclenchement d’une « guerre commerciale » sans pitié pour l’hégémonie de ce nouveau monde économique globalisé et multipolaire, tout en continuant à être idéologiquement unipolaire.

En tout état de cause, il est impossible de nier que le modèle dominant est le capitalisme. Et que même, dans les pays dont les états se proclament encore socialistes ou communistes, le capitalisme apparaît pour leurs peuples comme l’unique système capable de produire à la fois le développement et la prospérité… Et que cette adhésion idéologique ne paraît être démentie ni par les « crises » périodiques d’un système qui maintient de millions de travailleurs dans le chômage ou dans la précarité, et pour d’autres même, dans la misère, ni par les conséquences néfastes de la confrontation commerciale mondiale sur le milieu naturel et pour la survie de l’espèce humaine.

En effet, vingt ans après la disparition du bloc soviétique, cette adhésion idéologique au capitalisme continue à être forte et intériorisée par les masses, au point d’être encore majoritaire parmi les travailleurs du monde entier. Et cela malgré les difficultés économiques que nous traversons actuellement et les conduites scandaleusement ostentatoires des riches anciens et nouveaux… Entre eux : les puissants d’hier devenus les puissants d’aujourd’hui dans l’ancien bloc « socialiste » ou « communiste » ; les membres de la nomenklatura qui se convertirent -sans aucun problème de conscience- en mafias capitalistes pour s’approprier des biens qu’ils disaient être propriété commune.

Il ne doit donc pas surprendre qu’en Amérique Latine la gauche marxiste se soit aussi accommodée de la victoire du système capitaliste (le « libre marché ») et qu’elle ait accepté un nouveau « compromis historique » pour participer à sa gestion. Qu’elle ait renoncé à la lutte de classes et à la Révolution par les armes pour pouvoir accéder au Pouvoir politique exclusivement à travers le suffrage universel, comme expression de la volonté populaire. C’est pourquoi, pendant les vingt ans qui se sont passés depuis la fin de la « guerre froide », ont disparu presque tous les régimes dictatoriaux qui s’étaient imposés par les armes dans le continent. Même ceux qui, dans le passé, l’avaient justifié comme unique moyen pour en finir soit avec le danger « communiste » soit avec les monstrueuses différences économiques et sociales existant depuis l’époque coloniale.

De sorte qu’aujourd’hui l’Amérique Latine est une zone de libre marché où, Cuba mis à part, la démocratie élective est la norme de la gouvernance politique malgré le « socialisme du XXI siècle » prôné par certains des gouvernements latino-américains. En effet, sauf les FARC, qui continuent le combat commencé depuis quarante cinq ans pour conquérir le Pouvoir par les armes, toutes les forces politiques latino-américaines n’ont d’autre objectif que celui de participer et de gagner les élections et qu’elles n’aient, pour y arriver et garder le Pouvoir, aucun problème de conscience à s’allier même avec des anciens ennemis…

Dans un tel contexte, où ce qui compte est se perpétuer au Pouvoir, tous les gouvernements, quelle que soit leur couleur, cherchent à accroître la symbiose entre le secteur privé et l’État : tant pour consolider le partenariat entre l’entreprise privée et la gestion publique que pour augmenter la dépendance des citoyens (principalement les travailleurs) avec la structure économique privé-étatique. Et cela, même dans la Cuba castriste, ce vestige anachronique de la « guerre froide » qui prétend encore maintenir le primat de l’État et du « socialisme » de l’époque de l’affrontement bipolaire.

Comment donc se surprendre de vivre à nouveau -depuis l’arrivée au Pouvoir d’Hugo Chávez et d’autres dirigeants populistes latino-américains qui se prétendent proches des castristes- immergés dans la persuasion fallacieuse de la bipolarité idéologique de la lutte politique. Et cela, non seulement parce que aussi bien la gauche que la droite font tout leur possible pour nous persuader de qu’il n’y a pas d’autre alternative, mais aussi parce qu’elle est présentée comme une opposition inconciliable entre le « nouveau » socialisme (le socialisme du XXI siècle) et l’impérialisme (l’impérialisme américain, évidement).

Or, cette coïncidence objective, qui réduit l’histoire passée et présente à une alternative aussi réductrice, est compréhensible parmi tous ceux qui gouvernent ou veulent gouverner ; puisque aussi bien la droite que la gauche ont besoin, pour se légitimer et justifier la « combat » politique institutionnel, de faire croire à cette opposition idéologique. Mais, ce qui est surprenant c’est qu’y croient tous ceux pour qui, quel que soit le résultat de ce combat pour le Pouvoir, rien changera, puisqu’ils continueront à être exploités et dominés -car le socialisme du XXI siècle est aussi un capitalisme d’État, tel que l’a été le socialisme réel.

C’est vrai que pour beaucoup de gauchistes, le besoin de certitudes et de guides, leur fait chercher un refuge dans tout discours qui promet le changement, même s’il est démagogique et rhétorique. Particulièrement quand on a une mentalité moutonnière et qu’on vit sans voir ni ce qui se passe aujourd’hui (en Chine, par exemple) ni ce que l’histoire récente a mis en évidence (en l’Union Soviétique et dans les autres pays du socialisme réel) de manière si éclairante. Donc, comment se surprendre de la résurgence de « nouveaux » rêves collectifs d’un Paradis et qu’ils prennent la forme d’un délire révolutionnaire fondé sur une eschatologie socialiste et catholique au Venezuela, et même ethnique, en Bolivie ? Et cela même si tous ces gouvernants charismatiques ont la même obsession morbide pour le Pouvoir et si leur principale préoccupation est de s’y éterniser.

Alors, comment être surpris qu’à l’épreuve de l’exercice du Pouvoir, le populisme de gauche ait montré une fois de plus son incapacité à tenir ses promesses émancipatrices et qu’il n’ait de cesse de mettre en évidence les véritables intentions personnelles et autoritaires de ses dirigeants? Surtout pour redessiner les législations, redistribuer le monde politique et arranger l’exercice de l’autorité à leurs convenance et dimension!

Surgi de l’échec des politiques néolibérales, appliquées par les propres partis sociaux démocrates, et de l’essor du mouvement altermondialiste des années quatre-vingt dix, ce nouveau populisme avait promis d’être l’alternative politique au Pouvoir oligarchique, afin de reconstruire l’État social et de faire disparaître les tares du chômage, la précarité et la misère que le néolibéralisme avait créé ou aggravé, et, à plus longue échéance, d’amener au « socialisme »… Un socialisme qui serait compatible avec la « démocratie représentative » et le « marché »…

Certes, cette alternative redonna le goût pour la lutte politique à beaucoup de jeunes et aussi à quelques vieux qui avaient commencé à se méfier des jeux électoraux et les compromis institutionnels. Vieux et jeunes qui refusaient un monde atroce et infâme sans arriver à concevoir un « autre monde possible » ; mais qui le croyaient maintenant à la portée de la main à travers cette nouvelle radicalité politique… Or, malheureusement, à l’heure de la vérité et tel que les anarchistes l’avaient prédit, cette alternative, qui se prétendait et se prétend encore anticapitaliste, non seulement ne rompit avec le capitalisme mais s’adapta sans aucun scrupule à l’ordre établi. Ainsi, en se soumettant aux impératifs du marché, elle oublia ou fut incapable de tenir ses promesses matérielles et même celles sur le droit au travail : soit à cause de la corruption bureaucratique, soit par son incapacité pour la gestion économique. Et cela bien qu’elle ait continué et même accru les politiques de croissance productiviste antérieures. Celles qu’ils avaient qualifiées de dévastatrices et dénoncées parce qu’elles étaient aux mains des multinationales capitalistes.

Donc, cette alternative a été incapable –bien qu’elle ait exercé le Pouvoir de manière presque totalitaire et sans une opposition réellement digne de ce nom- non seulement de créer une nouvelle et authentique représentation politique des exploités et des opprimés, mais aussi de gouverner en faveur de ceux qui en ont le plus besoin, ou encore de mettre un frein à la dévastation de la planète. Pire encore : elle s’est faite complice de ceux qui provoquent la destruction du milieu naturel, social et culturel des communautés indigènes qui ont su préserver leurs terres et leurs formes de vie traditionnelles.

Tel est le bilan catastrophique de ce populisme prétendu « socialiste et nationaliste » ; mais pour lequel le socialisme se réduit au capitalisme d’État et dont le nationalisme est parfois xénophobe. Un populisme qui s’est mis au pas de la démesure du système capitaliste, privé ou d’État, en prétendant quantifier ce qui n’est pas quantifiable, le bonheur des êtres humains, et en oubliant de mesurer ce qu’il tient pour incommensurable, la vie de notre planète. Un populisme qui prétend lutter contre le capitalisme et l’impérialisme ; mais qui a contribué et continue décisivement à démobiliser les authentiques alternatives anticapitalistes et anti-impérialistes dans l’horizon historique contemporain.

C’est le bilan que -je le crois- met en évidence ce livre objectivement ; car, bien que le sous-titre précise qu’il s’agit d’une « critique anarchiste au gouvernement bolivarien », cette œuvre est le fruit d’un long et méticuleux travail de recherche, plein de références de première main, et accompagné d’un riche ensemble de notes qui permettent au lecteur de compléter l’information et de vérifier les données chronologies et les faits décrits.

L’histoire du chavisme est remontée jusqu’à son origine et elle est analysée dans toute sa complexité. Mais, surtout, elle est inscrite dans l’histoire du Venezuela et dans ce qui constitue sa principale spécificité politique et économique. C’est-à-dire : le fait que la principale industrie du pays soit l’exportation du pétrole et des ressources énergétiques. Le livre suit à la trace cette histoire et ses conséquences pour le peuple vénézuélien, et même pour d’autres peuples de ce continent.

C’est, comme le dit l’auteur, un mélange « d’histoire, d’analyse politique et de journalisme, à travers les témoignages des protagonistes concernés par chacune des situations ». Impossible donc de rendre compte dans ce prologue de la richesse informative et contextuelle de cette étude. Je reste pleinement convaincu que cette richesse sera reconnue par le lecteur et qu’elle provoquera en lui une salutaire prise de conscience sur un processus qui est en train de montrer amplement ses funestes conséquences pour le peuple vénézuélien et le mouvement émancipateur dans le monde.

De plus, je crois que la lecture de ce livre peut aussi être d’une grande aide pour tous ceux qui, face à l’épuisement du modèle néolibéral, n’ont cru à aucun moment que la démocratie populiste pouvait être l’expression, même synthétisée, de la démocratie participative dans un monde où, certainement, le capitalisme s’est imposé et conditionne toute l’économie mondiale –au point que pratiquement aucun recoin de ce monde n’échappe à cette influence et à ce conditionnement. Et cela parce que, même en reconnaissant ce fait (le triomphe idéologique du capitalisme dans le terrain de l’économie), nombreux sont encore ceux qui ont intérêt à maintenir la croyance de la possibilité d’une action politique indépendante… De là, l’insistance de ces populismes de « gauche » à répéter la litanie de l’épuisement du modèle néolibéral et de la faiblesse actuelle de l’hégémonie des États Unis ; car non seulement ils veulent continuer à faire croire qu’ils sont une alternative viable, mais aussi ils veulent justifier leurs prétentions à s’inscrire dans une « nouvelle perspective historique marxiste ».

Il me paraît donc qu’au moment où le capitalisme montre impudemment ses sombres et terribles entrailles, et dévoile ses limites, la lecture de ce livre est très opportune ; car il montre la fragilité des « facteurs subjectifs » dans les approches purement idéologiques pour construire les alternatives au capitalisme. Ces alternatives qui dans la pratique se sont montrées, tout au long de l’histoire, n’être que de « nouveaux » grands retours en arrière. C’est pour tout cela que le populisme de gauche doit être dénoncé et combattu au même titre que celui de droite. Et plus encore en ce moment où surgissent, dans son propre champ, des voix critiques dénonçant cette nouvelle tromperie qu’est le socialisme du XXI siècle pour le peuple et la jeunesse de ces pays.

Octavio Alberola

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