Jouir si fort de la tempête

■ Marion HONNORÉ
DEVENIR GILET JAUNE
Histoire sensible d’une lutte

Éditions Le monde à l’envers, 2021, 220 p.

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[Pensées liminaires… Il y a quelques mois je présentais Péage Sud [1] dans une librairie de Perpignan. J’essayais de trouver les mots justes pour nommer cet enthousiasme débordant qui m’avait saisi lors des occupations de ronds-points et autres sauvages déambulations lorsqu’un ami dans le public, un de ceux qui avait vécu et fait Mai-68, m’expliqua que j’avais eu la chance de vivre un des très rares « orgasmes de l’Histoire ». Sur le moment, l’expression me laissa quelque peu songeur. Pris dans un étau de pensées contradictoires, je trouvais tout à la fois réductrice et séduisante cette incursion d’un jouir personnel dans ces moments de communion populaire où tout commandait plutôt à s’oublier et à se laisser porter par un « tous ensemble » qui dépasserait toujours la simple addition des individualités le constituant. Avant de comprendre que c’était justement là, dans le creux de cet oubli de soi, que s’étaient joués le réveil et l’accueil de vagues d’irrésistibles griseries. C’est que, marqué comme bon nombre de gens de ma génération par des luttes et des manifestations aux ardeurs pusillanimes et au canevas châtré d’avance, j’en étais venu à me défaire – et me méfier – de tout sentiment de plaisir lié à la contestation politique. Au nombre des fruits récoltés par le soulèvement fluo, il y aura donc eu aussi, et surtout, cela : un retour à la joie.]


Quand Marion Honnoré s’affranchit de ses réticences et s’embarque dans sa première manifestation de Gilets jaunes, elle explique qu’il y avait bien longtemps qu’elle ne s’était pas sentie aussi vivante. Au gré d’un coup d’œil dans le rétroviseur, elle ausculte sommairement le déroulé de la décennie écoulée et se demande : « Comment, pendant dix ans, ai-je pu vivre une vie aussi terne, aussi morne ? De quel calme avais-je donc besoin pour oublier que l’on peut jouir si fort de la tempête ? » Celle qui est aussi professeur de philo évoque alors cette « tension électrique » propre à chaque début de manif, bouillonnement érogène où des regards s’échangent, se scrutent, s’envisagent. Étrange promiscuité de ces corps sommés de s’éprouver les uns les autres avant de s’agencer au gré d’affinités éprouvées ou bien instinctives. La fièvre fluo porte à haute incandescence cette fauve combinatoire. Le saut a beau être dans l’inconnu, Marion est frappée d’une soudaine certitude : « Étrangement cependant, je sais que je m’apprête à faire une rencontre décisive. Cette certitude performative, je la tiens de cet axiome pour moi incontestable : la lutte et l’amour, c’est tout un. »

L’amorce du récit est là toute entière. De ces quelques prolégomènes ratiboisés en une promesse de préliminaires. Marion sait, Marion sent qu’un être vraiment vivant est d’abord un être qui a su rester à l’affût. Ancienne militante trotskiste, elle admet cependant avoir failli passer à côté du soulèvement des Gilets jaunes. Avoir gobé au fil des jours de cette fin novembre 2018 les clichés monochromes produits par les médias : le réveil grumeleux d’une France profonde, clopeuse et calleuse, un vrai lâcher de bidochons périphériques venus frapper leurs lourdes groles jusqu’au cœur délicat de nos hyper-centres plus que jamais branchés. Drapeaux français, Marseillaise, taxe gazole : la gauchiste internationaliste ne pouvait qu’éprouver des haut-le-cœur face à des stigmates estampillés France rance. Si la curiosité d’aller se frotter au plus près du rond-point finit cependant par l’emporter, elle le doit à une rupture amoureuse. Daniel fut à la fois le compagnon de cœur, mais aussi la « figure tutélaire » ayant accompagné Marion dans son cheminement militant au sein de la Ligue communiste révolutionnaire. À présent désentravée et libre de confronter son héritage politique au chœur en fusion des « Ahou ! Ahou ! Ahou ! », Marion fait l’expérience d’une mue inattendue. Celle qui va la mener, en l’espace de quelques embrasements collectifs, vers son « devenir gilet jaune ».

« Histoire sensible d’une lutte » : tel est le sous-titre précieux de ce livre publié par l’éditeur grenoblois Le monde à l’envers. Histoire sensible donc, pour ne pas dire éminemment subjective, d’une femme qui avoue souvent avoir été « coupée en deux » par la force de la déferlante fluo. Divisée entre les jalons bien campés de sa formation politique et les emportements tout en nerfs des Gilets ; divisée entre sa terne posture professorale et son envie de retourner en découdre sur le rond-point de la commune de Vif (la bien-nommée !), à quelques encablures de Grenoble ; divisée entre son désir d’un Tom plus jeune qu’elle et le poids de cette quarantaine qui la ploie vers des doutes sans fin. Et ce qui ne laisse pas d’étonner dans ce récit bouleversant, c’est que la prof jamais ne nous fait la leçon. Alors qu’elle aurait été en droit d’aligner des concepts philosophiques à la pelle et de charpenter ses réflexions de références qui en imposent, Marion la joue humble. Comme si toucher au plus près la substance des Gilets jaunes impliquait ce préalable du dépouillement et du doute. Il fallait en être, tout entier, dans le chahut des engueulades et des courses-poursuites, dans les étreintes fortifiantes et les nausées post-lacrymogènes pour comprendre de quoi cet imprévisible soulèvement était le nom. Il fallait oser cette part d’abandon et de déprise pour vivre cette stupéfiante consolidation avec ces autres que l’on pensait si loin de soi. Citons-la quand elle neutralise avec intelligence quelques préjugés d’incrustation tenace : « Les retours du signifiant “français”, à travers La Marseillaise et le drapeau tricolore ne m’apparaissent donc pas comme des replis identitaires, mais au contraire comme des symboles de lutte. Le drapeau que je vois flotter dans les manifs n’est pas celui de Marine Le Pen, mais plutôt d’Eugène Delacroix. Il ne s’accompagne pas de la stigmatisation des étrangers, du désir de se retrouver entre soi, mais au contraire d’être le plus nombreux possible à faire tomber Macron et son monde. Mais pour comprendre ce réinvestissement émancipateur d’un symbole qui ne l’était plus, il faut être du mouvement. Il ne faut pas s’arrêter à ce que les choses semblent être du dehors. Il faut se déplacer, mettre un pied dedans, suspendre notre jugement. »

Pureté de l’impur

Suspendre son jugement ne signifie pas, contrairement à ce qu’a pu penser bêtement un important panel de la gauche dite radicale ou révolutionnaire, s’adonner à une forme de tabula rasa ordonnant une dissolution de ses propres convictions, mais tout simplement se détendre du cortex afin de pouvoir accueillir et évaluer les multiples expressions émises autour d’un feu de palettes. Fissurer son carcan de certitudes, accepter de raboter ses prétentions pour mieux comprendre l’entrelacs de peurs et de colères lâchées par les Gilets. Une démarche entreprise par Marion Honnoré qui, une fois pris conscience de la puissance politique du soulèvement fluo et comprenant qu’il est désormais hors de question pour elle de ne pas en être, adopte pour posture inaugurale le fait de fermer sa gueule, comme elle l’écrit crument, afin d’être tout à l’écoute de ce qui se dit et se crie. Humilité et curiosité des premiers temps, incontournables sentiments pour qui veut se donner la chance de saisir les tenants d’une situation inédite et les ressorts de son propre étonnement. Discrétion et intelligence d’une démarche à rebours de ces embarras hautains manifestés par certains individus tellement calibrés par l’entre-soi militant qu’il leur est devenu impossible de se frotter avec des femmes et des hommes étrangers aux schèmes de leur petite coterie. Rappelons combien la rétivité des Gilets jaunes à se laisser homogénéiser dans quelque éprouvette sociologisante a non seulement désorienté l’expertocratie chargée de les cartographier, mais aussi les prétendues forces politiques censées être du côté du manche de l’émancipation. Combien de militants se sont, en effet, raidis sur leur quant-à-soi ! Pétris d’un mélange de mépris et de trouille envers une fronde aussi massive qu’ingérable, rongés du fantasme d’une espèce de contagion liée au risque de fréquenter de trop près un mouvement jugé impur. Comme si une quelconque corruption patriotarde menaçait quiconque irait battre le pavé sous le claquement en bout de hampe d’un chiffon bleu-blanc-rouge.

Bien évidemment, quand Marion Honnoré essaie de partager son enthousiasme avec ses relations, professionnelles ou amicales, elle se heurte souvent à un mur. Citons par exemple le cas d’Edwige, collègue de travail toujours bien sapée et au jus de la production culturelle du moment. Edwige, sympathique cliché de la prof de gauche progressiste, s’est quand même donné le mal d’aller voir – sur ces réseaux sociaux promus désormais terrains d’investigation tous azimuts – les revendications portées par les Gilets jaunes. Si elle comprend les situations de détresse personnelle, « la pauvreté des arguments et des idées la laissent sans voix ». Racisme, conspirationnisme, sans parler de l’orthographe et de la syntaxe des messages publiés, autant d’éléments à charge qui désarçonnent une enseignante pourtant pleine de bonne volonté. Marion les connaît par cœur, ces clichés tout en mépris social. Ils sont devenus monnaie courante, ils sont le verbiage répété à l’envi par ce segment de la classe moyenne persuadée de compenser son embourgeoisement par une adhésion totale aux mœurs hautement subversifs d’une société dorénavant inclusive. Dans ce panorama sociétal aseptisé, les Gilets jaunes, ces périphériques venus d’autres lieux et temps, relèvent d’une insupportable effraction. Aussi, si l’auteur de Devenir Gilet jaune ne répond rien face à cet étalage de lieux communs, elle n’en pense pas moins. Et notamment que, malgré sa bonne volonté, Edwige n’a absolument rien compris aux enjeux du moment : « Ce que ne peut pas savoir Edwige, pour ne pas en avoir fait l’expérience, c’est que les pensées réactionnaires s’évanouissent dans l’action. Que quand on construit une cabane avec Ahmed on arrête d’être raciste. La réaction, précisément, être réac, suppose l’immobilité, la passivité, l’état léthargique et la déresponsabilisation dans laquelle nous maintient la démocratie parlementaire. Quand on agit, quand on fait de ses propres mains, quand on parle avec les copains, alors on arrête d’être réac, ces pensées disparaissent, parce que c’est vers demain que les regards se tournent. » On touche là au cœur de ce que fut la leçon des ronds-points : c’est parce que les corps se sont mis en mouvement, solidement arrimés les uns aux autres, que l’intérieur des têtes s’est remodelé selon des schémas de large solidarité. C’est parce que ces mêmes corps ont enduré le froid, l’attente et les coups que les colères se sont cristallisées sur un ennemi jupitérien monolithique balayant, du temps que le mouvement saurait maintenir le feu de son offensive, les traditionnelles figures des boucs-émissaires brandies par l’appareil étatico-médiatique. C’est cette leçon, apprise sur le vif des événements, qui ne cesse de hanter et d’enthousiasmer l’« intellectuelle marxiste ».

Jusqu’à lui offrir une sorte de seconde jeunesse quand elle ourdit des professions de foi dignes d’une teigneuse caboche adolescente : « Nous, on ne veut pas négocier. On veut tout, tout de suite et pour de bon ! »

Se laisser griser par les accélérations de l’Histoire

On connaît la suite : les Gilets jaunes ont tenu bon leur engagement. Ils n’ont jamais rien négocié avec Macron et sa clique. Ils n’ont rien obtenu non plus. À part des miettes symboliques et un déchaînement policiaro-judiciaire à la hauteur de la trouille qu’ils ont fichue à la caste du très haut. Déterminés, imaginatifs, soutenus par l’opinion publique, les Gilets jaunes l’ont été. Mais seuls aussi ! Pour certains, cette solitude – comprendre l’absence à leurs côtés de tous ces « conscientisés » qui auraient pu s’engouffrer dans la brèche pour grossir le torrent – a été la condition essentielle pour que le mouvement conserve toute la pureté de son impureté. Pour d’autres, cette solitude est l’expression d’un rendez-vous manqué – et d’une énième leçon de clarification comme l’histoire sociale de ce pays sait en produire. Marion Honnoré rapporte à ce propos un échange qu’elle a avec François, le père de son fils. Militant au syndicat SUD, François n’aura pas, à la différence de Marion, su ou voulu franchir le Rubicon le séparant du rond-point. Alors que SUD est une des rares structures syndicales à fournir un soutien logistique au mouvement, lui-même reste en marge des manifestations, handicapé qu’il est de ne pouvoir encastrer ce réel bouillonnant dans les cases d’un ordonnancement figé. François cherche le « discours de classe », l’ « orientation prolétarienne », la « centralité du travail ». François pense que les Gilets jaunes se trompent de cible en visant l’État et non pas la bourgeoisie. Marion comprend rapidement qu’elle et lui ne parlent plus « la même langue » : « Je ne sais plus ce que c’est, moi, un “vrai discours de classe”, un “vrai mouvement”, et pour tout te dire je m’en fous, je trouve ça tellement dommage de se priver de cet élan parce que ça contrevient à nos élans idéologiques. » François tente alors de contrer la charge : que lui n’ait pas été présent sur les ronds-points est un fait, mais son syndicat n’a pas démérité. Et c’est là que, pour Marion, le bât blesse. Définitivement. Dans le fait que François s’enferre à compenser son absence physique par l’implication d’arrière-front de son organisation. Car ce qu’elle n’arrive pas à faire comprendre à François, c’est combien l’aventure humaine, vécue d’abord en elle-même et pour elle-même, a été riche d’expériences affectives à partir desquelles s’est dégagé un horizon réflexif vertigineusement roboratif. Ce sont les personnes, notamment ses anciens camarades, et non de lointaines orgas figées en autant de gisants, qu’elle aurait aimé voir sur le rond-point. Non pas pour qu’ils servent l’habituelle soupe militante à des gens qui, de toute façon, s’étaient placés hors champ des agendas routiniers de la contestation sociale, mais pour qu’ils soient traversés à leur tour, et pourquoi pas enrichis, par les multiples déflagrations d’un brasero sauvage.

À la différence des aliénés postmodernes pour qui le dogme d’un privé, devenu désormais totalement politique, implique l’affirmation criarde de ses blessures narcissiques, Marion Honnoré invite à considérer tout autrement le rapport entre intimité et dynamique émancipatrice. Ou le révolté n’est plus ce tyranneau obsédé par la théâtralisation de ses affects blessés, mais celui qui saura les mettre en sourdine, condition sine qua non pour se tenir disponible aux accélérations de l’Histoire. Taire ce chant névrotique intérieur qui ne sera jamais rien d’autre que le symptôme de nos impuissances collectives, quitte à se perdre momentanément dans le tumulte. Avant de revenir revigoré de l’aventure, étonnamment réconcilié avec soi-même et ces autres avec qui on a cheminé. Dans la joie, souvent.

Sébastien NAVARRO

Notes :

[1] Voir ici la recension que nous avons consacrée à cet ouvrage. [NdÉ.]

http://acontretemps.org/spip.php?article885

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