Dans Kiev, « Les gens ont peur, oui, mais ne sont pas défaitistes »

Ukraine

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4 mars 2022 par Rédaction

Maksym travaille dans une organisation d’aide aux réfugiés dans la capitale ukrainienne. Depuis le début de l’invasion russe, il aide les gens à quitter la ville, mais lui est resté. Nous lui avons parlé le 3 mars, après le couvre-feu.

« Je vais bien compte tenu des circonstances. Je n’étais pas sorti depuis le week-end. J’ai travaillé presque tout le temps. Il y a beaucoup à faire, je reçois de nombreuses demandes de personnes pour organiser leur départ vers l’Ouest. On nous dit aussi de sortir le moins possible, il y a des alertes aux bombardements régulièrement. Aujourd’hui, je suis sorti, je suis allé au supermarché faire des provisions et aussi au quartier général des volontaires civils, pour donner mon contact. Et j’ai été chercher de l’argent pour aider des jeunes de notre immeubles qui n’ont rien. Avec d’autres, nous avons organisé une collecte pour leur venir en soutien. J’ai marché plus d’une heure. Bien sûr, la ville est déserte. Les routes sont bloquées par la défense civile territoriale. J’ai été contrôlé, mais il étaient très polis. Il y a encore de la nourriture dans les supermarchés, mais on ne trouve plus certains produits de base.

« Je dors dans le couloir, loin des fenêtres. Il faut, pour se protéger, au moins deux murs entre soi et l’extérieur »

Il y a eu une alerte aux bombardements aujourd’hui. Chez moi, je travaille et je dors dans le couloir, loin des fenêtres. J’y ai installé un bureau. La salle de bain est la pièce la plus sûre, mais il n’y a pas assez de place pour y mettre un bureau, et il faut, pour se protéger, au moins deux murs entre soi et l’extérieur. Kiev a été bombardée les jours et nuits précédentes. Il y a eu plusieurs explosions, j’en ai entendue une pas loin de chez moi. Ici, c’est plutôt la nuit qu’ils bombardent. Pas comme à Marioupol où c’est en permanence.

« Dorénavant, il n’y a a plus que des trains humanitaires, gratuits »

Pour tout dire, je me sens un peu inutile. Je donne surtout des contacts aux gens pour les aider à partir, à trouver une organisation pour les aider une fois à l’étranger, à la frontière avec la Pologne, en Suède, en Finlande… Les gens vont là où ils connaissent quelqu’un. J’aide des personnes à faire évacuer leur proches âgés, j’essaie de voir si il y a des trains qui partent de Kiev. Dorénavant, il n’y a plus que des trains humanitaires, gratuits. Mais les horaires sont incertains. Les gens attendent des heures à la gare, ce n’est pas possible pour les gens qui ont une santé fragile. Parfois, je trouve des minibus pour évacuer des gens. Mais c’est difficile de trouver des bus qui font le trajet Kiev-Lviv plusieurs fois. J’essaie d’organiser une équipe de chauffeurs qui ferait cela, en coordination avec mes amis et collègues de mon organisation. Je réponds aussi aux demandes de médias, j’en reçois quelques unes.

« Une de mes collègues qui travaille avec mois depuis des années à l’accueil des réfugiés est maintenant elle-même réfugiée »

Hier, j’ai écrit un post sur Facebook pour tenter d’expliquer pourquoi ils bombardent les villes sans discrimination. C’est une question qu’on m’a posée plusieurs fois sur les réseaux sociaux. La seule raison rationnelle que je vois à cela, c’est pour faire partir les civils des villes. Même ceux qui voulaient rester au début sont en train de quitter les villes, parce que c’est trop dangereux. Ceux qui restent sont les combattants, les gens trop vulnérables pour fuir et les plus têtus. La seule chose qui est sortie des négociations avec la délégation russe de jeudi (3 mars), c’est un corridor humanitaire. C’est possible qu’il y ait un cessez-le-feu temporaire sur la zone du corridor humanitaire. La question est, une fois que cela sera fait, ils diront peut-être qu’il n’y a plus de civils dans les villes. Ces derniers jours, il y a eu des protestations non violentes de civils dans des petites villes face aux soldats russes. Les soldats ne savaient pas quoi faire parce qu’ils étaient filmés. Je pense qu’ils cherchent maintenant à faire partir les gens des villes pour éviter ce genre de choses. Et ensuite, ils diront peut-être que les règles de protection des civils ne s’appliquent plus parce que les civils ont fui. C’est la seule explicitation rationnelle que je vois, s’il y a quelque chose de rationnel ici.

« Aujourd’hui, si l’État est détruit, l’enjeu est existentiel »

Je suis les informations en permanence. Je suis aussi sur de nombreuses boucles Telegram où s’échangent les informations. On ne peut pas décrocher des nouvelles. À l’instant où je me réveille, la première chose que je fais est de regarder les informations, parce que j’ai peur que quelque chose de terrible soit arrivé pendant mon sommeil.

Mes proches sont en sécurité. Beaucoup de mes amis et collègues sont à l’étranger dans différents pays, ils s’y trouvaient avant l’invasion, pour le travail ou en voyage. Maintenant ils s’y retrouvent réfugiés sur place. Une de mes collègues qui travaille avec mois depuis des années à l’accueil des réfugiés est maintenant elle-même réfugiée. Mais mes parent sont ici à Kiev. Ils ne veulent pas partir pour l’instant. J’ai vu mon père aujourd’hui, pour la première fois depuis une semaine. Ils vont bien au vu des circonstances. Eux aussi écoutent les informations en permanence. Je parle aussi beaucoup à mes voisins.

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Les gens sont très inquiets, mais je n’ai pas entendu de voix pessimistes. Les gens ont peur, oui, mais ne sont pas défaitistes. Nous sommes impressionnés les uns par les autres, quand nous avons vu les protestations de la population dans des petites villes du sud, à Henichesk et Melitopol, nous avons été impressionnés. Ce sont des villes en majorité russophones. Je suis un anarchiste à la base, mais aujourd’hui, si l’État est détruit, l’enjeu est existentiel. Politiquement, nous avons besoin de plus de sanctions, et d’expression de solidarité. »

Recueilli par Rachel Knaebel
Photo : Pierre Jequier-Zalc

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