Morvan Lebesque: Le beluniforme

26 décembre 2021 par Floréal

« Je la trouve bien significative, l’histoire du garde Vigouroux, depuis que l’explication m’en a été donnée. Le garde Vigouroux est ce fonctionnaire des Eaux et Forêts en service au bois de Vincennes qui blessa à coups de fusil cinq personnes, dont trois enfants. Ce jour-là, il faisait très chaud. Le garde Vigouroux avait un peu bu. Il décida de faire la chasse aux rats qui, paraît-il, endommagent les alentours du lac de Saint-Mandé. Il alla chercher son fusil, tira sur les rats, les manqua et, à ce moment, aperçut les trois gosses qui, selon l’enquête, étaient occupés au bord du lac « avec des lignes de quatre sous ». Fou de rage devant cette infraction aux règlements, le garde Vigouroux tira de nouveau. Sur les gosses ? Pas tout à fait : sur la surface du lac, « pour leur faire peur ». Il leur fit très peur, en effet. Les plombs ricochèrent et atteignirent les gamins. L’un d’eux fut éborgné.
Lorsque je lus ce fait divers, je fus indigné. Quoi de plus sauvagement bête que de tirer, au nom d’un règlement, sur des gosses qui trempent un fil dans l’eau ? Le coup de vin en trop n’expliquait pas tout : j’essayai d’imaginer les raisons de cette brute. Je n’y serais sûre­ment pas arrivé si un de mes amis ne m’avait donné la clef du mystère. Rendant compte des débats en correctionnelle, cet excellent ami nous montrait Vigouroux devant le tribunal : non pas je ne sais quel monstre, mais un « brave homme », « sans intention mauvaise », sanglé dans une « tuni­que verte ornée d’un cor de chasse jaune ». « Et il est si fier de son bel uniforme… », concluait-il.
Du coup, toute la psychologie, si j’ose dire, toute l’âme, c’est peut-être encore une façon de parler, bref : tout ce qui se passait dans le cerveau du garde Vigouroux me fut instantanément révélé. Et je compris qu’on avait eu tort de le traîner en justice et de lui demander des comptes. Le garde Vigouroux n’était rien d’autre, en effet, que le garde Vigouroux. Je veux dire : pas un homme, un uniforme des Eaux et Forêts. Un bel uniforme. Et c’est pourquoi il devait être tenu pour innocent et relaxé. Un homme ne tire pas à coups de fusil sur des enfants. Un uniforme, si. Et cela me remit en mémoire une idée que j’ai toujours eue et que je vous donne pour ce qu’elle vaut. Il arrive que, pour une guerre ou une fonction publique, la coutume impose à tout un chacun le port d’un vêtement spécial. Dans ce cas, on emploie une locution consacrée par l’usage. On dit que l’homme endosse un uniforme, mais, voyez-vous, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas l’homme qui endosse l’uniforme, c’est l’uniforme qui en­dosse l’homme. Toute la question est là.
Pour en revenir au garde Vigouroux, bien modeste uniforme, uniforme de peu, je suis sûr, en effet, qu’il y a en lui un « brave homme ». Et cela me permet de mesurer rêveusement la distance entre le brave homme Vigouroux qui s’amuse de voir des gosses tremper un fil dans l’eau, et leur tapote la joue, et leur souhaite bonne pêche, et l’uni­forme Vigouroux qui prend un fusil et tire.
Et je me demande si l’un des buts de la vie n’est pas justement cela : essayer patiemment, passionnément, désespérément, de ne pas devenir un bel uniforme. »

https://florealanar.wordpress.com/2021/12/26/morvan-lebesque-le-bel-uniforme/

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