Du rififi à Paname ou main-basse sur l’antifascisme

Allons-nous encore une fois nous saboter pour de minables histoires de pouvoir, tandis que la maison brûle ? ou profiter de la montée du fascisme pour remobiliser la société, en bas et à gauche ?

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Vidal Cuervo

Vidal Cuervo Militant libertaire Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Vidal C. Photography

L’heure la plus sombre est, paraît-il, celle qui précède l’aube.

En attendant que se lève le soleil, c’est un crève-cœur d’observer qu’un sujet aussi grave que le fascisme n’empêche nullement le “business as usual” du petit monde politique parisien (mais pas que) de se poursuivre dans ses chamailleries stériles et prises de pouvoir mortifères.

Petite guerre de position, petit besoin d’exister, jeu du “ôte toi de là que je m’y mette”…

Il y a trois ou quatre semaines encore, un front antifasciste tentait de s’organiser à Paris, et l’arrivée des syndicats dans la mobilisation pouvait laisser espérer une politisation profonde de l’antifascisme, son intégration à des prises de positions syndicales en entreprise…

Cette initiative d’un collectif inter-organisation antifasciste prend place dans une prise de conscience réelle et forte de l’urgence d’une action antifasciste:

Nous avons suffisamment attendu, ergoté, voire même renâclé, à gauche sur une mobilisation claire contre le péril de l’extrême-droite. Nous nous sommes posé la question « s’agit-il vraiment de fascisme ? », « peut-on le comparer aux années 30 ? ». Pendant ce temps-là ce qu’on pourrait appeler la « fascisation de la société » s’est mise en place à pleine puissance : lois sécuritaires, discours raciste aux plus hauts niveaux de l’état, violences policières débridées visant précisément les quartiers populaires, les étrangers et migrants, les contestataires, les personnes racisées. Tout est la faute des musulmans finalement ou des migrants, et des gauchistes qui les soutiennent. Les noms ont un peu changé, mais le discours est le même que celui des années 30, et le relais médiatique qui hier s’appelait « je suis partout », ou « la France juive », s’appelle aujourd’hui CNews, auquel la classe politique, toute la classe politique, y compris à gauche, fait caisse de résonance.

Bégaiements de l’Histoire, ad nauseam

Il aura fallu l’outrance de Zemmour pour qu’enfin on s’active. Son action électorale a clairement cristallisé l’action fasciste. Zemmour dont les mots, les attitudes, le pseudo-programme confirme bien une idéologie de mort, de violences extrêmes, une propagande de guerre, de racisme et de morbidité, qui vise les plus faibles, les femmes, les étrangers, les précaires. L’urgence pour toutes et tous est claire…

Et puis voilà que patatras, il y a deux semaines environ, coup de théâtre. La Jeune Garde et la CGT, après avoir fait partie du large front qui tentait, il y a encore trois semaines de se construire, s’en sont dégagés, et à la surprise générale, ont fait leur truc ensemble, contraignant tout le monde à leur emboîter le pas.

Le pas d’une position désormais “d’avant-garde”.

L’épisode fait penser à ces bégaiements de l’histoire où, systématiquement les partis de l’autorité (bolchéviques, sociaux démocrates, et autres avant-gardes éclairées du prolétariat) parviennent à confisquer les idées, les luttes, les structures, jusqu’à l’imaginaire, patiemment et douloureusement construits par le prolétariat, le paysannat, bref, par les masses, au prétexte généralement de l’efficacité, de l’urgence.

Et ça fait mal au cœur, parce que la lutte contre le fascisme montant – on devrait plutôt dire “installé” – devrait s’ancrer avant tout politiquement  dans les quartiers, les classes populaires, s’articulant autour d’une stratégie d’autodéfense populaire, se voir relayé syndicalement …

Au lieu de quoi, comme d’habitude – le bégaiement de l’histoire donc – les autoritaires décident de faire cavalier seul. Tout soudain, sans rien dire, en laissant la tentative d’organisation antifasciste en plan, et fatalement affaiblie dans un pays qui se gouverne et se pense la barre à l’extrême-droite toute.

Et pourquoi donc ? Parce que, comme en 17, comme en 36, comme toujours, il y a les partis, les formations politiques qui ont un enjeu politique de pouvoir : des échéances électorales, le maintien d’une place au soleil. Les exemples ne manquent pas, d’un PCF exsangue mais qui veut demeurer localement un notable de province avec de petites prébendes exiguës lui permettant d’agiter un petit pouvoir sur la voirie ou l’emplacement des panneaux publicitaires. Des centrales syndicales qui tiennent à leurs déjeuners fins à l’Élysée, et qui n’hésitent jamais à désavouer des luttes locales, à saper le mouvement social à coups de journées d’actions. Il n’est pas de formation si petite qu’elle échappe à la lutte des places au soleil, au goût du micro-pouvoir de satrape d’arrière-cour.

Et souvent, comme l’histoire nous le rappelle sans cesse, les enjeux visés sont parfois lointains et d’autant plus cyniques.

Pourquoi vouloir récupérer un mouvement antifasciste aujourd’hui, au risque de le détruire ? Parce qu’il y a des échéances d’après-crise. On ne vise pas à arrêter le mal aujourd’hui, on pense la messe dite, et on cible le jour d’après, après la guerre, après les massacres… un maroquin dans 5 ans… comme Staline sabotant la révolution espagnole parce qu’il visait le pacte de non-agression avec l’Allemagne, et la possibilité d’un atermoiement reconductible. Comme toutes les manipulations de la Résistance de 41 à 45 pour se préparer des ministères, des secrétariats …

Et alors, il y a les bagarres avec les fascistes dans nos villes, de plus en plus violentes, de mieux en mieux encadrées par la police dont le tropisme collaborationniste avec les fafs ne se démontre plus. Il y des plans d’attentats d’extrême droite, il y a Villepinte, où le maurasso-drumontiste Zemmour s’agite et se fait plaindre, invitant ses électeurs à le rejoindre sur l’autel du martyre français – de souche évidemment.

Il y a Villepinte donc, où les peu-radicaux militants de SOS racisme se mettent courageusement en scène face aux nervis fascistes et donne une sacrée leçon et d’infiltration et de courage politique.

Résultat des courses : ces antiracistes sont des provocateurs et des fomenteurs de troubles.

L’ensemble de la classe politique, à commencer par le président du Sénat qui devrait se placer au-dessus de ce genre de considérations est d’accord : afficher son antiracisme est une provocation passible de GaV !

Marlène Schiappa la non-officielle porte-parole de l’Elysée dit la même chose : Quoi ? SOS Racisme, dévoile des teeshirts disant non au racisme ? mais quelle violence ! Que dire des nazillons de Zemmour qui frappent une jeune femme à plusieurs reprises et lancent des chaises sur les opposants ?

Eh bien rien. Il n’y a rien à en dire, puisque les antifascistes officielles sont en désarroi, et les “partis de gauche” préoccupé d’échéances d’après-guerre lointaines.

Manif contre Zemmour Marseille © Vidal C. Photography

La messe est dite

Il y a donc les ceusses qui savent, qui sauvent, qui avec autorité, organisent la lutte dans leur sens à eux, dont le moins qu’on puisse dire est que c’est du brutal, du pas concerté, de la démocratie plutôt tendance bolchévique que populaire, ouverte…

Et puis y a les ceusses qui se trouvent gros-jean comme devant, la gueule de bois, à se dire que, décidément, les constructions populaires, ou qui tentent de l’être, patientes mais difficiles, se font tjr doubler par les mêmes, toujours les mêmes, à qui il importe davantage de mener, que de combattre l’autre camp. L’efficacité est l’excuse à tout le pire.

La question n’est pas de savoir s’il fallait aller à Villepinte ou au Zenith. La question est : l’antifascisme ne peut pas être un tremplin pour faire de la politicaillerie de merde, au détriment de ce qui suivra. Et qui sera forcément atroce.

Les organisations antifascistes qui construisaient un front politique, malgré tout ce qu’on peut leur reprocher, lenteur, tiraillements, erreurs… semblent donc avoir subi une espèce de putsch…

Le phénomène est, semble-t-il plutôt parisien…mais en France, Paris donne le ton.

Personnellement je me félicite de l’arrivée d’acteurs engagés, comme la Jeune Garde, et du retour (apparemment) offensif du syndicalisme dans l’antifascisme.

Et pourtant, il y a quelque chose qui me dérange à voir pousser des succursales de la Jeune Garde, comme autant de champignons, comme un label. Comme il me dérange que, comme toujours, le syndicalisme soit utilisé de manière autoritaire, depuis le haut, au lieu d’être l’instrument de l’auto-organisation d’un projet social, par le bas, à gauche.

Quelle naïveté.

Si je me trompe bien sûr, n’hésitez pas à me le dire.

Peut être que je taille à trop grand coups de serpe des évènements d’une subtilité qui m’échappe. Peut-être que je ne vois pas la délicate structure politique qui sous-tend l’ensemble.

Ou tout simplement je me trompe de stratégie et il n’y a qu’une chose de vraie : que les orgas qui savent faire s’emparent de la manœuvre et fasse régner l’ordre dans ce bordel, où le moins qu’on puisse dire est que décidément, les masses sont connes et le populo imbécile.

Si vous me faites vos remarques de manière constructive et polies je les lirai et débattrai. Si c’est pour m’expliquer l’histoire de l’humanité, l’unicité de la vérité selon Marx ou m’insulter, vous serez viré sans autre forme de procès (sans autocritique maoïste).

https://blogs.mediapart.fr/vidal-cuervo/blog/101221/du-rififi-paname-ou-main-basse-sur-lantifascisme

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