Digression sur la déconstruction

Article mis en ligne le 15 novembre 2021


par F.G

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Je te vois venir : tu me diras, lecteur, que ça tient de l’idée fixe. Et, à dire vrai, il y a de cela, mais à condition qu’on s’accorde sur le concept de fixité. Pour ma part, je serais porté à considérer qu’elle n’a pas que des inconvénients en des temps si confusément mobiles que la capacité de discernement est elle-même devenue volatile. L’atteste au-delà de tout la joie infantile, et quelque peu piaillante, que semblent éprouver les thuriféraires de la « post-pensée » chaque fois qu’ils ont déconstruit une « domination » en renvoyant le « dominé » à sa condition de monade narcissique. J’y vois pour ma part la marque d’un temps où, en diverses disciplines, la pensée critique n’a désormais d’autre effet que d’individualiser tout rapport au pouvoir dominant. La régression est d’autant plus considérable que, là où elle participa longtemps d’un combat contre la séparation, elle légitime aujourd’hui la dispersion et le repli sur soi. Comme leurs smartphones, les déconstruits de la déconstruction n’ont plus de fil pour se relier à la vieille idée de l’émancipation.


Au lendemain d’un débat de bonne tenue sur Radio Libertaire [1], je suis tombé, au bistrot du coin, sur un vieux pote qui, l’ayant écouté, me fit ce commentaire : « Peut-être sais-tu que, lors de la publication de La Condition postmoderne [2], de Jean-François Lyotard, en 1979, Félix Guattari se gaussa de son positionnement radicalement relativiste et de sa critique de tout métarécit en ces termes : “Plus de vagues, des vogues !” Sur ce point, il avait raison. Ça fait plus de quarante ans que ça dure ! » Bien sûr, il faudrait affiner – et sur Lyotard et sur Guattari – mais cela nous entraînerait trop loin. Ce que mon copain voulait probablement me signifier, au passage, c’est comment, provenant d’une radicalité défaite par le reflux de l’après-68, la postmodernité académique entama sa marche contre la vieillissante modernité marxiste en s’accordant à l’air d’un temps qui cultivait déjà le culte du narcissisme, de la déterritorialisation et du désirant.

C’est dans ce contexte que le concept de différance, élaboré par l’abscons philosophe heideggérien Jacques Derrida, ouvrit la perspective – au-delà même de ce qu’il pouvait signifier réellement et que, pour dire vrai, chacun ignorait – à l’idée, fondamentalement postmoderne qu’il n’existait nulle vérité première, et conséquemment que tout texte devait être rigoureusement déconstruit pour y traquer son non-dit ou sa part d’ombre. Ce qui, de fait, pouvait s’apparenter, comme l’imagina le sociologue Norbert Elias, à une forme somme toute banale d’analyse critique, allait devenir une méthodologie systématisable à tous les champs d’études susceptibles de procéder, d’une manière ou d’une autre et chacun à leur manière, d’une construction de réalité qu’il fallait de toute urgence « déconstruire ».


Mais qu’y aurait-il de pernicieux à déconstruire ? Rien du tout, si l’on entend par là la nécessité de décrypter la fausse parole du pouvoir, de l’exploitation, de la domination. Rien non plus dans le cas où la déconstruction d’un mythe ou d’une légende participerait d’une rationalité critique pouvant faire vérité sur la base de faits établis et dans une démarche de dévoilement des mensonges d’État et de la logique qui les sous-tend. Ce fut même la tâche principale et essentielle de la meilleure critique sociale d’avant la postmodernité : faire la part du vrai et du faux, en sachant, pour parler comme Debord, que, si, « dans un monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux », le démêlage du mensonge requiert des qualités d’élucidation qui ne sont pas données à tout le monde, et encore moins aux déconstructeurs de la postmodernité triomphante.

Ce qui change avec eux – et c’est sans doute le principal apport de Foucault à la cause apparemment commune qui les anime –, c’est qu’à partir du moment où, d’une part, il n’existerait que des régimes et des fragments de vérité historiquement et culturellement datables et datés, et que, de l’autre, le pouvoir, qui serait partout, et d’abord en nous, participerait d’un dispositif de domination autrement plus complexe que nous ne l’avions imaginé, la boîte à outils du Grand Maître est devenue la pièce maîtresse d’une théorie du Meccano adaptable à toutes les sciences dites humaines avec le succès qu’on sait. Quant au résultat, il ne se fit pas attendre : après avoir déconstruit le puzzle, le postmoderne machino n’avait plus qu’à s’extasier, en esthète de l’éclatement et de la démultiplication, devant le spectacle de chaos conceptuel sur lequel avait débouché l’opération. Et c’est en quoi l’emballée déconstructionniste relève du domaine de la perte irrémédiable du sens de l’histoire et du réel et contribue, ce faisant et sans même s’en rendre compte, à relégitimer, au nom d’un sens perdu de l’histoire, les figures les plus archaïques et autoritaires d’un Pouvoir à majuscule à qui elle aura servi, dans une réalité sociale réduite à néant par le bruit de fond de cette basse époque, tous ses arguments de campagne : blancs contre « racisés », femmes contre hommes, hétéronormés contre queers, « esclaves » contre prolétaires, et j’en passe.


Car, telle que pratiquée par la French Theory, la déconstruction n’a conduit qu’à « une banale apologie de la différence pour la différence » [3] où rien ne subsiste de la théorie réellement critique et des armes qu’elle pouvait fournir aux exploités pour comprendre, à partir d’analyses historiques et de concepts rigoureux, à quelle logique répondait le malheur social, mais aussi privé, qu’ils vivaient.

Désormais, à l’intérieur du dispositif du chaos où nous nous débattons, toute réalité concrète de l’oppression se voit dissoute dans une prolifération de dominations induites par nos « genres », nos « races », nos « cultures ». À nous de faire avec en sachant que, quoi que nous fassions, nous serons, in fine, dominants et dominés, bourreaux et victimes, chasseurs et chassés. Partant de telles bases, aussi fausses qu’obscènes, et surfant sur la déréalisation d’un monde à laquelle ils ont largement contribué, les déconstructeurs ont réussi cette prouesse de faire passer pour émancipateur un corpus théorique largement déshumanisé, où toute vérité se doit d’être relative et où la figure de la victime a supplanté celle du révolté. Si l’on ajoute à cela que, de Derrida au dernier officiant en date à Paris VIII, les concepteurs et les praticiens de la déconstruction ont porté à des niveaux jamais atteints la manie de la complication – qui n’est pas le goût de la complexification, mais celui de l’entre-soi excluant – et que, dans un mouvement simultané, ses thématiques les plus foireuses ont été reprises et aggravées par une extrême gauche culturelle qui n’a d’extrême que sa bêtise et des radicaux chics souvent auto-qualifiés d’anarchistes qui n’ont de radicale que leur déshérence, j’aurais tendance à conclure – provisoirement – par cette remarque de Nietzsche : « Il vaut mieux être à la périphérie de ce qui s’élève qu’au centre de ce qui s’effondre. »


Provisoirement, disais-je… Souviens-toi, lecteur, de ce que susurrait Guattari : « Plus de vagues, des vogues ! » Des vagues, pourtant, les postmos en ont provoquées, et plutôt grosses, dans l’univers culturel changeant d’un temps où le dernier livre de Foucault passait pour nécessairement subversif auprès d’une bourgeoisie intellectuelle encore semi-lettrée qui, revenue sans dégât majeur de Mai 68 et toujours en phase avec les échos du temps, se plaisait à suivre le mouvement ascendant de la post-pensée déconstructive, dont Foucault fut indiscutablement le phare. Il est vrai que, à la différence des intuitions théoriques hasardeuses de la « schizo-analyse » deleuzienne, de la « grammatologie » derridienne, des élucubrations althussériennes et des « jeux de langage » lyotardiens, Foucault avait l’avantage de faire dans le dur – la folie, la médecine moderne, la prison, les sexualités, le savoir – sans jamais laisser indifférent son cœur de cible. Pour faire court, les foucaultphiles, bientôt foucaultlâtres, en avaient pour leur argent. Gros livres chevauchant les « épistémès » (c’est-à-dire ce que les historiens des années 1960 appelaient plus simplement les « mentalités »). Canonisé dès après sa mort, en 1984, sa réputation, usurpée aux dires de certains [4], n’a fait que gonfler depuis inspirant une descendance shootée aux concepts de l’argumentaire déconstruit.

La vogue vient de là. Il lui a suffi de traverser l’Atlantique pour devenir, à la faveur d’une « fin de l’histoire » annoncée et sous un prédicat de gauche sociétale, l’idéologie la plus adaptée au réagencement du monde du capitalisme total. Avant d’en revenir, labellisée French Theory, pour coloniser les imaginaires en voie de néo-libéralisation d’une jeunesse orpheline de tout repère critique. Nulle explication de ce naufrage de la raison ne saurait se passer des conditions qui ont permis et favorisé l’éclosion et la diffusion de cette mode de la déconstruction : l’enseignement de l’ignorance, la déculturation générale, le reflux de toute perspective de transformation sociale, le formatage des consciences, la servitude marchande rendue désirable et surtout le métarécit que ce monde infâme a produit : il n’y a désormais qu’un monde possible, celui du capitalisme total. C’est dans ce moule que la déconstruction a fait niche et mode comme pensée de la dépossession de toute perspective globale de renversement du monde. Garante du sommeil de la raison, elle l’accompagne à sa place de post-avant-garde d’un chaos qui jusque-là rapporte.


Toutes choses ayant une fin, il se peut cela dit que passe la vogue et reflue la vague de la déconstruction. Car, comme l’esprit, l’histoire est si farceuse qu’elle peut aussi décider d’ajourner sa propre fin et de contrarier l’intuition du Grand Chauve du Collège de France en lui prouvant que, si le pouvoir est partout, la résistance sociale au pouvoir du capitalisme total l’est aussi. Partout et nulle part où on l’attend. Ce phénomène a déjà déconcerté les déconstructeurs. C’est ainsi que, dans les labos de Paris VIII, les rédactions mainstream et sur l’antenne de France Culture, le jaune d’une imprévue révolte de masse a contrarié durablement la lisibilité de l’expertise. Au point qu’on a pu en rire à gorge déployée tant la caste se prenait les pieds dans la moquette. Ainsi, pour un temps, le retour de la question sociale eut, parmi beaucoup d’autres, l’avantage de clouer le bec aux post-penseurs du chaos qui, vu depuis le fenestron de leur suffisance, leur provoqua quelques vapeurs. C’est que le monde est ordonné selon des règles, des ordres, des pouvoirs, des dominations qu’un grand coup de vent peut renvoyer aux poubelles de l’histoire. Et c’est bien comme ça, lecteur. Il se joue, partout dans le monde, des combats pour l’émancipation sociale dont la postmodernité est toujours, obstinément et heureusement absente.

Freddy GOMEZ

Notes :

[1] Débat qui avait pour sujet la réédition du livre de Renaud Garcia, Le Désert de la critique : déconstruction et politique, réédition augmentée d’une préface : « De l’esprit de parti », L’Échappée, « collection poche », 2021, 272 p, dont on peut lire la recension ici.

[2] Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Éditions de Minuit, « Critique », 1979.

[3] L’expression est de Jordi Vidal. On la trouve dans son précieux petit opuscule, édité chez Allia en 2007 : Servitude et simulacre en temps réel et flux constants : réfutation des thèses réactionnaires et révisionnistes du postmodernisme.

[4] Jean-Marc Mandosio, notamment. Voir « Longévité d’une imposture », in : D’or et de sable, Paris, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2008, pp. 171-236.

http://acontretemps.org/spip.php?article882

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