LE SABOTAGE

« Dès qu’un homme a eu la criminelle ingéniosité de tirer profit du travail de son semblable, de ce jour, l’exploité a, d’instinct, cherché à donner moins que n’exigeait son patron. » Émile Pouget (1860-1931), journaliste, rédacteur en chef du Père Peinard, principal artisan de l’évolution d’une partie du mouvement anarchiste français vers le “grève-généralisme“ et le mouvement syndical, notamment le syndicalisme révolutionnaire, a consigné dans cette brochure sa défense du sabotage, comme outil puissant au service des travailleurs.

Il fournit quelques jalons historiques : si le principe fut vu d’un mauvais œil, dans un premier temps, au congrès confédéral de Toulouse en 1897, pour « ses origines roturières, anarchiques et aussi son… immoralité », il ne fait pas de doute qu’il fut de tout temps utilisé « avec tout autant d’inconscience qu’en mettait M. Jourdain à faire de la prose (…) manifestant ainsi, sans le savoir, l’antagonisme irréductible qui dresse l’un contre l’autre, le capital et le travail ». D’instinct, les travailleurs ont toujours ralenti leur production quand le patron augmentait ses exigences. Le travail aux pièces s’est d’ailleurs substitué au travail à la journée, pour contrer cette menace.
Outre-Manche, il est connu et pratiqué sous le nom de Go Canny, mot patois écossais qui signifie à peu près : « Ne vous foulez pas. » Émile Pouget relate de très nombreux exemples comme celui des dockers de Glasgow, en 1889, qui travaillèrent comme les ouvriers agricoles qui les avaient remplacés pendant leur grève, jusqu’à obtenir l’augmentation réclamée.
Il tire d’un pamphlet anglais, publié vers 1895, une sorte de théorie générale qui sera reprise par le rapport que la commission du boycottage et du sabotage soumit à l’assemblée syndicale en 1897, et adopté par les applaudissements unanimes, dès lors accepté « au nombre des moyens de lutte préconisés et pratiqués dans le combat contre le capitalisme » : puisque les employeurs déclarent que le travail et l’adresse sont de simples marchandises, au même titre que les chapeaux ou les chemises, les travailleurs leurs donnent valeur pour valeur : à prix bas, travail, comme marchandise, de moindre qualité. « Le Go Canny consiste donc à mettre systématiquement en pratique la formule : “À mauvaise paye, mauvais travail.“ » Et le sabotage peut et doit aussi être pratiqué pour le travail aux pièces, en s’attaquant à la qualité plutôt qu’à la quantité.

Les capitalistes entendent recevoir le maximum de travail que puisse fournir l’ouvrier : « En un mot, ils prétendent acheter non pas une quantité de travail, mais la force de travail intrinsèque de l’ouvrier. » Comme les ouvriers ne sont pas « aussi inconscients que les machines de fer et d’acier dont ils sont les servants », leurs employeurs ont recours à l’émulation pour leur faire oublier leur « prudence restrictive ». Il ne peut y avoir entre ouvriers et patrons que « contrat léonin », puisque les premiers, tenaillés par la faim, n’ont pas la « sereine liberté d’action » donc jouissent les seconds. « Sous les déclamations démocratiques, sous le verbe menteur de l’égalité, le plus superficiel examen décèle les divergences profondes qui séparent bourgeois et prolétaires : les conditions sociales, les modes de vivre, les habitudes  de penser, les aspirations, l’idéal… tout ! Tout diffère ! »

De même qu’il y a deux classes dans la société, il y a deux morales : le travail érigé en vertu ne concerne que les prolétaires. « L’oisiveté n’est vice que chez les pauvres. » À ce titre, le sabotage est dénigré par la presse capitaliste, tout comme la grève, quand il n’est pas présenté comme dangereux pour les consommateurs. Émile Pouget s’emploie à démontrer que cette tactique ne s’attaque qu’au talon d’Achille des patrons : leur portefeuille. « Le capitaliste oppose une cuirasse d’or aux coups de son adversaire qui, connaissant son infériorité défensive et offensive, tâche d’y suppléer en ayant recours aux ruses de guerre. L’ouvrier, impuissant pour atteindre son adversaire de front, cherche à le prendre de flanc, en l’attaquant dans ses œuvres vives : le coffre-fort. »
Par ailleurs, c’est parfois pour refuser de se rendre complice d’une escroquerie que l’ouvrier est amené à désobéir, tel ce chef cuisinier qui refusa de servir de la viande avariée et fut ensuite empêché de se replacer. « La falsification, la sophistication, la tromperie, le mensonge, le vol, l’escroquerie sont la trame de la société capitaliste ; les supprimer équivaut à la tuer… Il ne faut pas s’illusionner : le jour où on tenterait d’introduire dans les rapports sociaux, à tous les degrés et dans tous les plans, une stricte loyauté, une scrupuleuse bonne foi, plus rien ne resterait debout, ni industrie ni commerce, ni banque, rien ! Rien ! » Le sabotage par la méthode de la « bouche ouverte » consiste à dénoncer les « piraterie patronales ».
Le sabotage des machines permet de rendre impossible la substitution des grévistes. L’obstructionnisme consiste à « appliquer avec un soin méticuleux les règlements », à les respecter consciencieusement, jusqu’à l’absurde, au point de paralyser l’activité.

Le sabotage capitaliste imprègne la société actuelle, car entrepreneurs et industriels de tous poils « truquent, bousillent, falsifient, le plus qu’ils peuvent ». Moyen d’exploitation intensifié, il s’attaque à la vie humaine, ruine la santé, peuple les hôpitaux et les cimetières. « Des blessures que fait le sabotage ouvrier ne gicle que de l’or ; de celles produites par le sabotage capitaliste, au contraire, le sang coule à flots. »

S’il en était besoin Guillaume Goutte, dans sa préface, explique en quoi ce texte demeure d’actualité, en quoi ce mode d’action mérite d’être réactualisé : « À une époque et dans une société où le spectacle est au cœur de bien des modèles économiques et des démarches politiques, écorner l’image d’une société, d’un mouvement politique, d’un élu, la saboter, peut donner des résultats parfois bien plus rapidement qu’une grève discrète, cantonnée dans le secret des locaux d’une entreprise. »

LE PARTI DU TRAVAIL
Dans ce second texte, Émile Pouget définit le Parti du travail comme « le groupement des travailleurs dans un bloc homogène », « l’organisation autonome de la classe ouvrière en un agrégat ayant pour assise le terrain économique ». Après avoir décrit son organisation fédéraliste, il prévient contre toute tentation de « conquête des pouvoirs publics » et d’ambition personnelle, et expose en termes clairs le fonctionnement de la société capitaliste : « Cet asservissement capitaliste du prolétaire qui, en échange de sa force de travail, reçoit un salaire notablement inférieur à la valeur du travail produit par lui, salarié, la bourgeoisie le proclame comme phénomène naturel. Elle va même jusqu’à affirmer le salariat immuable, sans être autrement troublée dans ses affirmations par la successive disparition de l’esclavage et du servage qui devrait la mettre en garde contre l’absurdité de prétendre que la propriété (dans la forme qu’elle le détient) fasse seule exception aux lois de la vie, qui sont mouvement et transformation. Cependant, tout en affirmant que les salariés, en tant que classe, sont voués à l’exploitation éternelle, elle trouve habille de les leurrer de la chimère d’une émancipation individuelle en faisant luire aux yeux de ses victimes la possibilité de s’évader du salariat et de prendre rang dans la classe capitaliste. » Enfin, il précise le but poursuivi : l’avènement d’une « société harmonique ». « Il n’y aura, en effet, intégralité d’émancipation que si disparaissent les exploiteurs et les dirigeants et si table rase est faite de toutes les institutions capitalistes et étatistes. Une telle besogne ne peut être menée à bien pacifiquement, et encore moins légalement ! L’histoire nous apprend que jamais les privilégiés n’ont sacrifié leurs privilèges sans y être contraints et forcés par leurs victimes révoltées. Il est improbable que la bourgeoisie ait une exceptionnelle grandeur d’âme et abdique de bon gré… Il sera nécessaire de recourir à la force, qui, comme l’a dit Karl Marx, est “l’accoucheuse des sociétés“. »


Ernest London
Le bibliothécaire-armurier

LE SABOTAGE
Suivi de LE PARTI DU TRAVAIL
Émile Pouget
Préface de Guillaume Goutte
146 pages – 8 euros
Éditions Nada – Paris – Mars 2021
www.nada-editions.fr/produit/le-sabotage/
Initialement publié aux Éditions Marcel Rivière, collection « Bibliothèque du mouvement prolétarien » en 1911.

http://bibliothequefahrenheit.blogspot.com/2021/05/le-sabotage.html

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