La Kanaky toujours malade du colonialisme

Un virus plus tenace que le corona

paru dans CQFD n°189 (juillet-août 2020), par Benoît Godin, illustré par Gabriel Pissondes


La Nouvelle-Calédonie a été plutôt épargnée par la pandémie de coronavirus : premier territoire français à entamer son déconfinement le 20 avril, elle n’a compté qu’une vingtaine de cas sur son sol, pour zéro décès. Son économie en sort fragilisée, mais la métropole (et son argent) est là pour l’aider à affronter la crise. C’est en tout cas le scénario que défendent représentants de l’État et ténors de la droite locale anti-indépendantiste, enchantés de pouvoir vanter une France sauveuse providentielle à quelques mois du second référendum d’autodétermination. L’épisode a en réalité été pénible, remettant les Kanak face à leur histoire douloureuse. Il a montré une fois encore que l’État français agit toujours, par atavisme ou par stratégie politique, en puissance coloniale.

Par Gabriel Pissondes {JPEG}

Au début de cette année, l’inquiétude suscitée par la propagation du coronavirus était mondiale. Mais elle a eu un retentissement particulièrement fort chez les Kanak qui, à l’instar de nombreux autres peuples autochtones, avaient subi de plein fouet leur rencontre au XIXe siècle avec les colons blancs… et leurs maladies. Le peuple premier de Nouvelle-Calédonie avait alors frôlé l’extermination, comme le rappelle Daniel Goa, président de l’Union calédonienne, l’un des grands partis indépendantistes composant le FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) : « Notre conscience collective est marquée indélébilement des affres des épidémies de grippe et autres qui décimèrent 80 % de notre population [1]. Un quasi-génocide sanitaire  !! Que nous ne voulons plus revivre. » [2]

On comprend dès lors que les Kanak aient été prompts à réagir, parfois avec emportement, face au risque de contamination extérieure. Blocage de paquebots de croisière, comme sur l’île de Maré où des habitants empêchaient leur accostage début février, ou installation dans les semaines suivantes de barrages routiers à différents points de la Grande Terre – barrages sur lesquels on retrouvait d’ailleurs nombre de membres des autres communautés qui peuplent l’archipel. L’unique aéroport international sera même caillassé sur le tard, ainsi que des navettes assurant sa liaison avec Nouméa, la capitale.

Le 17 mars, le Sénat coutumier, la plus haute autorité traditionnelle kanak, relayait cette exaspération et réclamait la fermeture des frontières aériennes et maritimes – une mesure cohérente pour un archipel isolé. La fermeture n’interviendra au final que le 23 mars, jour du passage local au confinement strict. Entre-temps, deux touristes (en voyage de noces…) avaient importé le virus sur le territoire. Selon nos informations, la responsabilité de cette fermeture tardive ne revient pas uniquement à l’État français. Mais il est certain qu’il en porte sa part, le haut-com missaire (son représentant sur place) ayant longtemps refusé de suspendre les vols depuis la France au nom du maintien de la « continuité territoriale » – et ce, même au moment où la métropole tout entière se calfeutrait. C’est peu dire que c’était là jouer avec le feu : la Nouvelle-Calédonie ne comptait alors que 20 lits en réanimation, et la situation sanitaire y est à bien des égards plus préoccupante que dans l’Hexagone. Un seul exemple : obésité et diabète, incontestés facteurs de comorbidité du Covid-19, font là-bas des ravages [3].

« L’État se défait de sa parole »

Mais si l’État est aujourd’hui critiqué, en particulier par les indépendantistes, c’est surtout pour ses abus de pouvoir. En imposant à la Nouvelle-Calédonie le même « état d’urgence sanitaire » qu’à ses autres collectivités, il s’est accaparé des prérogatives qui ne lui reviennent pas, ainsi que le souligne le collectif Solidarité Kanaky : « C’est le gouvernement local et non la France qui a compétence en matière de santé publique et de contrôle sanitaire aux frontières. [Cette reprise en main] constitue une violation flagrante de l’accord de Nouméa, qui stipule que les transferts de compétence de la métropole à la collectivité sont irréversibles. » Le collectif voit là une « volonté de neutraliser le processus de décolonisation du territoire » [4]. Daniel Goa, lui, relie l’attitude de la France au vote qui s’annonce : « Aujourd’hui, par une simple loi, l’État se défait de sa parole et des engagements forts que nous avons négociés, décidés en commun et mis en œuvre. La spoliation de cette compétence par l’État donne un signe positif aux partisans du NON pour le second référendum en montrant qu’il reste l’État de tutelle de ce pays. Dès lors les dés sont pipés et sa partialité apparaît au grand jour. »

Coronavirus oblige, cette deuxième et indécise consultation pour ou contre l’indépendance, prévue pour le 6 septembre [5], va être reportée au 4 octobre. Mais, on l’a compris, l’épisode a précipité le début de la campagne. Déjà les loyalistes (nom que se donnent les partisans de la présence française) n’ont de cesse de louer le rôle indispensable de la France : seuls ses généreux subsides permettraient à la Nouvelle-Calédonie d’encaisser le choc. L’argent est depuis longtemps leur argument numéro un – durant la campagne référendaire de 2018, ils répétaient à l’envi qu’un pays indépendant, privé de l’apport financier de la métropole, n’était pas viable… Contre toute évidence : interviewé en février 2019, l’économiste Samuel Gorohouna nous expliquait que « le PIB de la Nouvelle-Calédonie est loin devant celui de tous les DOM-TOM. Le PIB par habitant, lui, est supérieur à celui de toutes les régions françaises, excepté l’Île-de-France. Les transferts de l’État à la Nouvelle-Calédonie ne représentent que 15 % de ce PIB, leur arrêt aurait certes un impact, mais pas catastrophique. »

Qu’importe, se cantonner à la question financière a l’avantage d’évacuer la question politique et morale de fond, celle de la colonisation.

Une « mise sous tutelle » financière

Comme avant le référendum de 2018, l’argumentaire pécuniaire des loyalistes est amplement relayé par les médias de masse hexagonaux. « La crise sanitaire a mis en évidence la dépendance de la collectivité aux aides de l’État » affirme ainsi Le Monde le 14 juin. Que la gestion politique de ce même État soit fortement contestée et ait pu participer à aggraver ladite crise n’est même pas évoqué. Surtout, ces prétendues « aides » en sont-elles vraiment ? Dans son édition de mai-juin, le journal indépendantiste La Voix de Kanaky note que la France « ne nous a octroyé, finalement, que ce que sa tutelle nous empêche de faire nous-mêmes puisque nous n’avons encore ni banque ni monnaie : prêter de l’argent, et garantir les emprunts que nous faisons ».

Au cœur de ces « aides » en effet, un prêt exceptionnel de 28,5 milliards de francs CFP (240 millions d’euros), accordé par l’Agence française de développement (AFD, une institution financière publique), garanti par l’État et accepté triomphalement par le président (Les Républicains) du gouvernement local. Le taux d’intérêt est pourtant désavantageux : 1,48 %, alors que les collectivités locales de métropole empruntaient en 2018 à un taux moyen de 1,10 %. Quelque 75 millions d’euros d’intérêts reviendront ainsi à la France (via l’AFD), ce qui fait dire à Daniel Goa que, sous couvert de « solidarité nationale », « l’État fait aussi de bonnes affaires ».

Qui plus est, les conditions accompagnant ce prêt sont tellement scandaleuses que les deux députés de Nouvelle-Calédonie, bien que loyalistes eux aussi [6], ont dénoncé de concert une « mise sous tutelle » de l’archipel : gel des créations de poste dans la fonction publique, durcissement de l’accès aux aides sociales, baisse des subventions, nouvelles taxes, etc.

L’assujettissement par la dette : subtile façon d’hypothéquer une éventuelle souveraineté à venir. En Afrique, comme dans bien d’autres régions du monde, la méthode est éprouvée.Benoît Godin


La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est extrait du numéro 189 de CQFD, paru en papier le 3 juillet et disponible en kiosque jusqu’au 3 septembre. Voir le sommaire du journal.

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Notes

[1] En 1921, les Kanak n’étaient plus que 27 000. Selon l’anthropologue Michel Naepels, leur population avait diminué de 75 à 95 % depuis l’arrivée des Européens.

[2] Extrait de sa « Lettre ouverte aux citoyens calédoniens » (18/05/2020). Les citations de Daniel Goa dans cet article proviennent toutes de ce texte qui a fait grand bruit.

[3] Selon l’Agence sanitaire et sociale de la Nouvelle-Calédonie (NC), le diabète touche 10 % de la population adulte (contre 4 % en métropole) et l’obésité près de 70 % (contre 17 %). En NC, qui reste d’abord une économie de comptoir, l’accès à l’alimentation est 73 % plus cher qu’en France.

[4] « L’État français cherche-t-il à s’affranchir de l’accord de Nouméa ? », communiqué du 11 juin 2020. Le collectif Solidarité Kanaky regroupe des mouvements associatifs, syndicaux, politiques qui soutiennent la lutte du peuple kanak. Sur le web : SolidariteKanaky.fr

[5] Sur le sujet, (re)lire « Voyage au bout de l’indépendance », CQFD n° 183 (janvier 2020)

[6] Loyalistes, mais issus du parti Calédonie Ensemble, réputé plus modéré.

http://cqfd-journal.org/La-Kanaky-toujours-malade-du

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