« Justice pour Adama » : journalisme de préfecture au 20h

« Justice pour Adama » : journalisme de préfecture au 20h
par Frédéric Lemaire, Pauline Perrenot, jeudi 18 juin 2020

Les 2 et 13 juin, des manifestations dans plusieurs villes de France ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes pour réclamer justice pour Adama Traoré, dénoncer le racisme et les violences policières. Des mobilisations qui ont fait l’objet d’un bien piètre traitement dans les JT de TF1 et de France 2.

Le soir du 2 juin, une foule massive s’est réunie autour du parvis du Tribunal judiciaire de Paris. Une mobilisation sans précédent sur le thème des violences et du racisme dans la police. Avant 20h, de nombreuses images et vidéos circulaient déjà sur les réseaux sociaux, témoignant de l’ampleur du rassemblement. Les appels du collectif Adama (et des familles de victimes en soutien) avaient largement circulé sur Twitter, Instagram ou Facebook, et ce depuis le 29 mai, date du premier appel [1].

Mais les JT ont visiblement été pris de court – ou en flagrant délit de désintérêt pour le sujet. Car dans les deux 20h du soir même, rien… ou si peu. Sur TF1, Gilles Bouleau a le sourire : c’est « l’heure de la réouverture pour les 200 000 cafés et restaurants ». Les titres s’enchaînent : la fin de la restriction des déplacements à 100 km ; les « émeutes » aux États-Unis suite à la mort de George Floyd ; les allergies au pollen ; un sujet sur « des poissons qui parlent ». Les manifestations organisées à l’initiative du collectif Adama seront tout de même abordées… en 35 secondes, après près de 6 minutes dédiées aux mobilisations aux États-Unis. Et de quelle manière :

En France une affaire qui résonne par certains aspects avec celle de George Floyd et qui est également au cœur de l’actualité. Elle concerne Adama Traoré, ce jeune homme mort en juillet 2016 après une course-poursuite avec les gendarmes. La semaine dernière, une nouvelle expertise judiciaire a écarté la responsabilité de ces gendarmes. En réponse, vous le voyez, des rassemblements de soutien aux proches du jeune homme ont été organisés ce soir à Paris, à Marseille, à Lille, à Lyon. La famille a affirmé ce soir avoir réalisé une autre expertise indépendante qui validerait la thèse d’une asphyxie par placage ventral.

35 secondes donc, et une présentation à peine orientée : s’il est affirmé que la première expertise « a écarté » la responsabilité des gendarmes, les conclusions de la seconde sont mises au conditionnel…

Le même soir, le rassemblement pour Adama est également absent des grands titres du JT de France 2, qui abordent les manifestations aux États-Unis, puis le déconfinement : l’ouverture des cafés, des écoles… pour terminer sur les balades en paddle sur le lac de Vassivière. Et les manifestations ? Elles seront abordées après plus de sept minutes sur la situation aux États-Unis, pour une durée de vingt secondes chrono :

En France, une nouvelle expertise conclut qu’Adama Traoré, mort il y a quatre ans après son interpellation, a succombé à un placage ventral effectué par les gendarmes. La semaine dernière, une autre expertise disculpait au contraire les forces de l’ordre. Un rassemblement interdit, rassemblant des milliers de personnes a lieu en ce moment même à l’appel du comité « la Vérité pour Adama » devant le palais de justice de Paris.

Service minimum pour le service public donc, qui avait déjà, dès le début, traité cette affaire sous forme de « brèves ». À noter qu’à TF1 comme à France 2, aucun témoignage de manifestant ne fut rapporté lors de ces premières éditions.

Le lendemain, au 20 heures de TF1, ce n’est pas mieux : un reportage de deux minutes revient sur les différentes manifestations qui se sont tenues la veille et le jour même… dont la moitié consacrée aux « heurts » et « débordements ».

Puis, en signe de sa grande connaissance du sujet et de son respect des victimes, Gilles Bouleau écorche le nom d’Adama Traoré, devenu « Adama Traomé », avant d’introduire un reportage réalisé notamment par Georges Brenier, meilleur spécialiste ès déni des violences policières [2]. Un sujet d’analyse lancé au moyen de deux questions : « Peut-on vraiment établir un parallèle avec George Floyd », et « Qui sont les organisateurs de la manifestation interdite à Paris ? » Le journaliste admet « une mobilisation record »… avant d’immédiatement enfiler son képi :

La manifestation parisienne a réuni un assemblage étonnant de jeunes des quartiers populaires, de célébrités comme l’actrice Adèle Haenel, ou de militants d’ultragauche. Il faut dire que l’appel du comité Traoré avait été relayé aussi bien par des gilets jaunes que des groupuscules antifascistes ou islamistes. Aux yeux des forces de l’ordre, le mélange ne pouvait être qu’explosif.

De quels groupuscules « islamistes » s’agit-il ? On ne le saura point. Tel un épouvantail, le terme est lâché sans qu’aucun développement supplémentaire ne soit apporté par le journaliste [3]. De l’art de s’arranger avec la déontologie. En revanche, le sujet aurait été jugé incomplet sans la présence d’un syndicaliste policier (et en l’occurrence, du plus droitier d’entre eux, soit Alliance) :

Il y a toujours un message pacifiste au départ mais par contre il y a toujours des huluberlus et des extrêmes en tout genre, les anticapitalistes, qui ne rêvent que d’une chose, du chaos, de semer la panique, la zizanie.

Bref, une manifestation instrumentalisée par l’ultragauche, ces satanés anticapitalistes assoiffés de chaos, si ce n’est les islamistes ou les gilets jaunes. Le pire est à venir. Le sujet aborde la question des expertises médicales :

Le clan Traoré (sic) dénonce une justice qui protégerait les gendarmes, preuve ultime à ses yeux, les militaires n’ont pas été sanctionnés et ne sont pas mis en examen. En toile de fond, trois expertises que la famille d’Adama Traoré accuse d’être mensongères.

Et qui de mieux pour en juger… que l’avocat des gendarmes ? Il interviendra sans contradiction pour les balayer d’un revers de main : « Il n’y a aucun placage ventral. D’ailleurs, l’instruction prouve qu’il n’y a aucun geste de violence à quelque titre que ce soit de la part des gendarmes. » Une présentation des faits en opposition avec le témoignage, dès 2016, d’un des gendarmes lui-même ; mais aussi de multiples expertises et d’autres témoins, que Georges Brenier, hochant la tête, ne prendra évidemment pas la peine de mentionner. Ou quand le journalisme de préfecture vire à la répétition de fautes lourdes…

Quant à la comparaison avec le meurtre de Georges Floyd, le reportage tranchera avant même d’apporter des éléments de réponse, évoquant d’emblée… un « amalgame » !

Sur France 2, Anne-Sophie Lapix s’interroge elle aussi, sur le bien-fondé de cette comparaison. Une autre journaliste de France 2, Sophie Neumayer, lui répond que plusieurs points diffèrent :

Le placage ventral n’est pas discutable lors de l’arrestation de George Floyd […]. Dans le cas d’Adama Traoré, les faits sont plus complexes, quatre ans après, on ne peut pas dire s’il y a eu placage ventral ni combien de temps exactement a duré l’interpellation, les expertises divergent sur ces points.

Rebelote : aucune mention du fait que le témoignage d’un des gendarmes impliqués évoquait un placage ventral (selon lui Adama Traoré aurait « pris le poids de nos corps à tous les trois »). Une précision sans doute trop « complexe » pour les journalistes de France 2. Et la désinformation continue : évoquant le racisme dans la police française, la journaliste minimise le phénomène, en avançant un raisonnement de haute volée :

On l’entend dans les rues : beaucoup évoquent du racisme, du moins de la discrimination raciale. Depuis des années, des associations se battent contre le contrôle au faciès. La difficulté en France pour évaluer ce phénomène, c’est que les statistiques ethniques sont par principe interdites. Un chiffre fourni par le directeur de la police tend à relativiser : en 2019, année marquée par le mouvement des “gilets jaunes”, avec beaucoup de violences, sur les 1 500 enquêtes dont l’IGPN a été saisie, seuls 30 concernent des faits de racisme, soit à peine 2%.

Tant de biais en si peu de mots… Et ce dès le début, où le racisme de la police est présenté comme un bruit de couloir, une rumeur. Un discours gazeux auquel la journaliste aurait dû préférer l’enquête, comme son travail le lui commande, plutôt que de s’en tenir aux chiffres estampillés de la préfecture. Au lieu de s’abriter opportunément – comme de nombreux confrères – derrière l’absence de « statistiques ethniques » officielles, la journaliste aurait pu… s’informer, y compris auprès de ses propres confrères et consœurs [4] ! Comme le note Mélusine, sur Twitter, il existe des « centaines de travaux scientifiques au sujet des diverses discriminations racistes, qui forment toutes ensemble un système raciste structurel. [5] » Des ressources que les journalistes seraient inspirés de parcourir…

Sans aller jusqu’aux travaux universitaires, un simple détour par le rapport du Défenseur des droits, daté de 2017, aurait pu permettre à Sophie Neumayer de nuancer quelque peu son propos… Mais pour les journalistes en képi, il n’est de source pure que policière. Ainsi Sophie Neumayer évoquera-t-elle uniquement « un chiffre fourni par le directeur de la Police ». Sans aucune autre forme de procès !

Second rassemblement : nouvelles contorsions


Plus de dix jours plus tard, le 13 juin, le comité Vérité et justice pour Adama organisait une seconde mobilisation contre les violences policières et les actes racistes rassemblant à nouveau des dizaines de milliers de manifestants dans plusieurs villes de France. Une démonstration de force… reléguée une nouvelle fois parmi les informations secondaires par le JT de France 2. Après plus de 16 minutes, les mobilisations sont enfin évoquées. Un peu moins de quatre minutes leur sont dédiées, juste avant la météo et les intempéries. À Paris, le journaliste présent place de la République parlera d’une « manifestation ni vraiment interdite, ni vraiment autorisée », fidèle aux contorsions de la Préfecture

Sur TF1, la manifestation fait en revanche la Une du JT. Par peur de trop déséquilibrer la balance, Anne-Laure Coudray évoque « un face-à-face entre des manifestants qui dénoncent des violences policières et des forces de l’ordre qui se disent profondément blessées ». Reprenant, comme sur France 2, le chiffre de participation issu du seul décompte de la Préfecture (15 000 personnes [6]). Cette fois-ci, les « heurts » n’occupent que quelques secondes sur les deux minutes de reportages. En revanche, l’envoyé spécial prend la parole pour évoquer un « fait marquant », venu tout droit des réseaux sociaux (c’était bien la peine d’être sur place !) Pire : on ne saura pas davantage sur la source du fait marquant en question, dont le journaliste s’abstiendra de dire qu’il a été relayé par Valeurs actuelles :

Autre fait marquant de cet après-midi, c’est lorsqu’une banderole a été déployée par des militants d’extrême droite sur le toit de l’un des immeubles de la place de la République. On a alors pu entendre dans la foule des insultes antisémites, je cite « sale juif », la vidéo a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux et la préfecture de police a fait savoir dans l’après-midi qu’elle avait signalé ces propos même si l’on ne sait pas pour le moment ni le nombre, ni l’identité des auteurs.

Notons que la présence d’un groupuscule d’extrême droite venue provoquer un rassemblement antiraciste n’est pas, lui directement, « le fait marquant »… Bref, on ne sait pas grand-chose, mais on le dit quand même sans n’avoir rien pu vérifier au préalable. Du reste, propulsée par un tweet de la Préfecture de police attribuant de manière mensongère les insultes à l’ensemble des manifestants, l’information sera largement commentée sur les plateaux de chaînes d’information le soir même, et montée en épingle par les meilleurs éditocrates dont disposent les grands médias français [7].

Recoupant différents témoignages, un article de Checknews affirmera pourtant rapidement que les insultes sont des actes isolés. Par ailleurs une autre vidéo qui « a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux » semble avoir échappé aux fins limiers du 20h de TF1 : la mise au point d’Assa Traoré, le jour même de la manifestation : « Si des propos antisémites ont eu lieu aujourd’hui, on est tous chrétiens, on est tous juifs, on est tous musulmans, on est tous toutes les religions, on est tous Français ! »

D’une manière générale, en dehors des journées de manifestations, on ne peut pas dire que les JT se distinguent par leur disposition à informer sur « l’affaire Adama ». Un suivi digne de ce nom aurait ainsi pu mentionner que la famille, via son avocat Yassine Bouzrou, a « demandé la nullité de l’expertise médicale du 25 mai » disculpant les gendarmes. L’information est dévoilée par France Info le 15 juin, mais ne sera pas reprise le soir au 20h France 2 qui, en revanche, a les moyens de commenter en « dernière minute » une note de la police nationale réhabilitant la technique de l’étranglement par la police, avec, en prime, une envoyée spéciale dépêchée devant la place Beauvau. Comme quoi quand on veut, on peut…
***


Faut-il s’étonner de la négligence, si ce n’est de la partialité, dont les JT de TF1 et France 2 ont fait part dans leur traitement des mobilisations initiées par le comité Adama ? Pas vraiment, tant on connaît la réticence de ces rédactions à remettre en cause le discours officiel et policier et à s’emparer d’autres sources d’information que la Préfecture. Tant on connaît, également, son empressement à vouloir classer l’affaire du racisme dans la police, et dans la société en général : « [Emmanuel Macron] a été ce soir intraitable sur le racisme et l’antisémitisme, c’est bien le moins qu’on pouvait attendre » osait ainsi Nathalie Saint-Cricq sur le plateau du 20h de France 2 le 14 juin, au soir de l’allocution du Président. Une inflexibilité que n’ont pourtant pas perçue la plupart des figures du mouvement antiraciste, sans doute moins clairvoyants que l’éditorialiste ! D’affaires classées en manifestations marginalisées, le traitement des JT révèle en tout cas que les mobilisations massives des dernières semaines restent un (gros) caillou dans la (petite) chaussure médiatique.


Frédéric Lemaire et Pauline Perrenot

https://www.acrimed.org/Justice-pour-Adama-journalisme-de-prefecture-au

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