La vie comme elle se confine

– [A Contretemps, Bulletin bibliographique] La vie comme elle se confineArticle mis en ligne le 24 mars 2020
par F.G.

À vrai dire, on l’avait vue venir, la merde, mais sans la voir, sans vouloir la voir, en l’envisageant à peine. La distance nous convenait. La Chine, c’était loin, un ailleurs inaccessible, non corrélé à nos courts imaginaires. Le déni nous arrangeait. On se souvient du risque « faible mais pas exclu » de la mère Buzyn le 22 janvier. On se rappelle aussi que ce mois-là fut d’apothéose. Après une grosse année de Gilets jaunes – et quelle année ! –, on était dans une grève pas générale, ni même généralisée, mais combative, inventive, débordante, unifiante où, face à un pouvoir autiste et coutumier du mensonge d’État, nos rancœurs accumulées faisaient corps social commun contre l’abjection en marche.

Italie 1 – France 2

La petite phrase de dame Buzyn – grosse menterie pour le coup puisqu’elle aurait fait part en même temps à ses chefs directs, Philippe le Moucheté et Jupiter soi-même, de sa certitude de la catastrophe à venir – eut l’effet escompté d’apaiser nos craintes collapsologues. Pour un temps car, en réalité, ce genre de craque ne fait pas long feu dans ce monde ouvertement globalisé et connecté qui est le nôtre et où les nouvelles vont vite.

Des nouvelles, nous en reçûmes de nos amis d’Italie, directes ou indirectes. Et ça sentait le chaud brûlant malgré les minimisations du très métaphysicien Giorgio Agamben [1], qui, pour le coup, théorisa dans le vide – ce qui, notons-le, lui arrive souvent. « Confinés » qu’ils étaient, les Italiens, apprit-on. En vrai ce terme de confino nous disait beaucoup d’une époque d’après les « lois fascistissimes » de 1925-1926 qui s’appliquaient, en les déportant aux confins du pays, à tous les antifascistes recensés ou supposés, mais peu sur ce que supposerait la réactivation du confinement comme méthode de non-prolifération de l’épidémie devenant pandémie. Rien n’interdisait donc d’induire, comme le signalait Agamben, que cette gestion, dans l’urgence médicale, de cet « état d’exception » devenu « paradigme normal de gouvernement » était pour le moins inquiétante, pour ne pas dire terrifiante. Le problème, c’est que l’argumentaire du philosophe destituant s’est visiblement mélangé les crayons dans ses fiches techniques : ce Covid-19 n’est pas la grippe qu’il présumait et l’ « épidémie supposée » qui le rendait dubitatif est devenue ô combien réelle !

Comme rien n’arrête la marche de l’histoire, surtout quand elle est virale, la France jupitérienne, grande donneuse de leçons au monde entier, suivit de près l’Italie contaminée dont elle avait gaussé les méthodes de gestion de la crise sanitaire. Au pays de la joie de vivre, le nôtre, nous dit son suprême représentant aux premiers symptômes de la contagion, nul ne saurait entraver cette liberté de mouvement qui ferait son sel et sa force : le rire, le chanter, les terrasses. La preuve, il se rendit en majesté au théâtre avec Madame Reine et descendit sous bonne escorte, compacte et non masquée, les Champs-Elysées en piéton déterminé. L’heure était à la dédramatisation surjouée. Quand les chaînes d’information en continu, ces appendices de la Macronie déambulante, excellaient dans la dramatisation, qui toujours fait vendre, sa chefferie, une presque bonne semaine durant, la onzième de l’année, se fit désinvolte, primesautière, décontractée. Et puis tout s’emballa. Le 12 mars au matin, le sinistre Blanquer, éducateur chef, s’entêta : aucune raison de fermer les écoles, rota-t-il. Au soir, elles furent fermées. Le 14, deux jours après la première allocution solennelle de Jupiter, Philippe le Moucheté annonça un confinement général. Le 16, le même, cent deuxième dalmatien par ordre protocolaire, le jugea non respecté et le formalisa. Le 17, à partir de midi, le tour était joué : Italie 1 – France 1… Du pareil au même, mais sur un temps différé, et de beaucoup.

Dès lors, tout baignait. « C’est la guerre ! », a dit et répété l’Autre, dans sa deuxième allocution solennelle, le 16 mars. Une guerre contre un virus sournois et futé qu’on dit d’origine animale, chauve-souris ou pangolin ou les deux. Nous, on écoutait. On avait le temps, désormais. On ne faisait que ça. On écoutait et on gambergeait. Forcément qu’on gambergeait ! Premier exemple de gamberge : pourquoi au dernier samedi jaune parisien (le 15 mars), tous les flics tabasseurs – et quels tabassages ! – étaient dotés de masques de protection alors que le personnel hospitalier en manque cruellement ? Deuxième exemple : pourquoi, quelques jours plus tard, les mêmes flics chargés de vérifier les attestations d’auto-sortie des confinés de l’état d’urgence sanitaire ont reçu l’ordre préfectoral de ne plus être masqués lors de ces contrôles ? Réponse : parce que ça se voit, et que ça fait désordre quand l’Autre a décrété l’ « union sacrée ». C’est ça la gamberge : à force de chercher, on trouve. Question subsidiaire pour les malins : alors qu’on apprend qu’à Paris, la courbe de contamination de la flicaille serait exponentielle – normal, personne n’a pensé à la confiner – et que, ce faisant, elle deviendrait agent contaminateur, que va-t-il se passer ? On va lui filer des masques. Enfin, on va filer des masques aux bastonneurs qui tiendront encore debout dans quinze jours. Car Castaner, prodige de l’anticipation en matière de protection poulaga, a lancé, le 19 courant, un appel d’offre massif à quinze jours pour « acquisition de produits désinfectants au profit des forces de sécurité intérieure ». Donc, si tout va bien, dans quinze jours, on aura des flics protégés qui continueront, surtout dans les quartiers populaires et les banlieues, à humilier les passants lambda qui, privés de masque et faute d’imprimante ou même d’ordi, iront s’approvisionner sans attestation et à visage découvert à la supérette dévalisée du coin. Italie 1 -France 2… Et vivent les Bleus !

De la guerre ?

Il a peut-être raison Jupiter-le Solennel : ce pourrait être la guerre. Oh ! Pas celle du répertoire martial qui « comme un flux agite et purifie ». Pas celle de la légende des siècles qui « ne répugne à aucune ruse » pour terrasser l’ennemi. Non, non, rien de cela. Tout juste une guerre picrocholine offrant l’étonnant spectacle d’une misérable cohorte de décideurs aux petits pieds faisant état-major à qui nous avons abandonné la « gestion » de notre monde et qui, confiné dans son propre néant, s’agite, s’époumone, se contredit à longueur de journée, sonne la charge ici, bat en retraite là, sans autre boussole que son arrogance. La hauteur de vue dont ils font preuve en temps de guerre déclarée, nos macronards, n’est qu’une nuance de la bassesse qu’ils ont montré maintes fois depuis qu’ils sont aux affaires, leurs affaires plutôt. Cette guerre qu’ils assurent mener n’est rien d’autre, pour paraphraser Clausewitz, que la continuation de leur politique par d’autres moyens. On dira qu’ils changent. Et, en effet, avec l’audace des convertis de la dernière averse virale, ils peuvent en donner l’impression quand ils rendent un hommage appuyé aux hospitaliers qu’ils ont privés de tout, quand ils nous assurent que la santé – qu’ils ont méthodiquement, cyniquement, systématiquement paupérisée au nom du profit-roi – devra être mise « hors-marché », quand ils réitèrent que personne – à part les morts qui se comptent déjà par centaines – ne devra subir plus que nécessaire les affres de la crise sanitaire et économique qui nous affecte, quand ils affirment que tout sera fait pour ne pas ajouter à la dureté des temps des épreuves supplémentaires : amputation de salaires, gel des prestations, baisse des allocations-chômage, etc. On sait qu’ils ont décidé de retenir jusqu’au 1er septembre prochain le décret d’application de l’ignoble contre-réforme de l’assurance-chômage qu’ils ont récemment votée le cœur léger. On sait encore qu’ils ont gelé, pour un temps non défini, le processus de délibération parlementaire sur la contre-réforme des retraites, projet passé à l’esbroufe à l’Assemblée nationale après décision gouvernementale prise lors du conseil des ministres du 8 mars – supposément consacré au coronavirus, il faut s’en souvenir – de déclencher la procédure dite du 49-3.

« Il est plus aisé de déclarer la guerre que de remporter une victoire », dit un vieux proverbe danois. Et encore moins aisé, ajouterons-nous, de convaincre un peuple récalcitrant du bien-fondé des intentions régulatrices d’une Macronie soudain acquise à l’idée que le Tout-Marché ne serait plus l’avenir radieux qu’elle imaginait pour la Start-up Nation. Il se peut, cela dit, que, poussée dans ses derniers retranchements et finalement instruite que rien ne se passe comme on l’avait imaginé, elle tente une manœuvre de diversion pour sauver, quitte à le brider un peu, son monde de merde. On peut, en effet, imaginer que quelques lamentables stratèges du régime parient, la pandémie enfin contenue, sur une mise au pas des esprits et des corps têtus qui, depuis novembre 2018 et par vagues multiples jusqu’à il y a très peu, pointèrent son infinie nuisance. Si tel était le cas, le calcul serait d’autant plus risqué que, qu’on le veuille ou non, le virus zoonotique contre lequel cette guerre est déclarée aura au moins eu l’avantage de ramener la rhétorique du désastre à sa plus simple expression : vous m’avez créé et je vous emmerde. Désormais le dévoilement est général : si tout vacille ou trépasse par où passe le SARS-CoV-2, si notre inquiétude est à la hauteur de l’effroi que provoque sa course folle, il n’en demeure pas moins que, sans l’appeler camarade, on ne peut lui en vouloir d’avoir si massivement démontré ce que quarante ans d’ultralibéralisme triomphant avait fait de ce pays : une décharge où croulent toutes les dépouilles de nos services de santé, de notre système éducatif, de nos services publics, de tout ce qui faisait raison et sens commun, cette égalité désormais perdue. Oui, l’extinction est là. Et désormais on la voit comme le nez au milieu de la figure de Buzyn la Menteuse, Blanquer le Sinistre, Philippe le Moucheté et Macron Pinocchio.

Porter le regard au loin

Quand tout sombre d’un nouveau monde d’ancien régime dont l’état de délabrement avancé crève désormais les yeux de tous, y compris ceux des malvoyants de BFM ; quand tout manque de ce qui en principe devrait nous protéger de l’avancée de la maladie ; quand le corps médical dans sa grande majorité sort de son strict domaine de compétence pour dénoncer fortement les responsables de cette destruction massive de leurs infrastructures de soin ; quand, sans consigne, des solidarités s’inventent au ras du malheur, fondant d’autres manières d’être ensemble malgré le confinement ; quand, dans le secret des consciences atteintes, les jonctions s’opèrent enfin entre ce monde détestable tel qu’on nous l’a vendu et la réalité de ce qu’il nous rend, cette mort qui passe de particule fine en particule fine ; quand se retissent des connexions brisées ; quand l’isolement et les peurs alimentent mille sécessions partielles et autant de droits au retrait ; quand les prisons et les centres de rétention, ces îlots de prolifération du virus, se dressent contre l’abjection d’un monde qui, non content de parquer ses déviants, les condamne à la mort sans témoin ; quand, dans la longue nuit de ce printemps, qui s’annonce comme un tunnel sans fin, mille initiatives attestent que nulle « union sacrée » ne sera possible avec les apprentis-sorciers d’une casse dont tous les effets sautent aux yeux ; quand, dans le gang même des prédateurs, monte l’idée que rien ni personne ne les sortira du trou de haine générale qu’ils ont méthodiquement creusé ; quand, du fond des passions tristes que la situation de claustration favorise, poussent, à la nuit tombée de ces jours sans fin, des applaudissements complices sur fond de bruits de casserole comme autant de signes d’humanité retrouvée et partagée ; quand, par malheur, mais peut-être par chance aussi, l’histoire, cette catin triomphante, nous offre l’infini spectacle d’un effondrement en temps réel ; quand les journalistes idéologues du laisser-faire laisser-aller se réfugient derrière leurs écrans pour skyper leurs pauvres repentirs ; quand, de partout et de nulle part, les misérables à peine secourus se mettent à exiger que la misère soit enfin supprimée ; quand la police, garde prétorienne d’un pouvoir éborgneur, est considérée avec plus de crainte que le virus même qui provoque son déploiement ; quand l’avenir de ce présent d’épouvante est lui-même, du fond des âmes, remis en cause ; quand, à ras de terre, et pour mille raisons dissemblables, s’élaborent des « on est là » de mémoire jaune ; quand la vérité ne nous échappe plus, enfin… on ne peut dire que tout va bien, mais pas davantage que cette vie comme elle nous confine ne refleurira pas, le temps venu, de mille fleurs subversives.

Tenez-bon, les amis, et à l’abri de vos demeures lisez Michaux, celui qui disait : « Ne désespérez jamais, laissez infuser davantage ! ». Les mauvais jours finiront pour nous. Et ce sera fête de voir nos maîtres impuissants raser les murs.

Freddy GOMEZ
Paris, le 24 mars 2020

Texte en PDFNotes :

[1] Voir « D’un virus perturbateur ».

http://acontretemps.org/spip.php?article760

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