Ce qui peut, ce qui doit nous faire tenir débout

À propos de l’éthique révolutionnaire – par Dietrich Hoss

paru dans lundimatin#228, le 3 février 2020 Appel à dons Toujours la même rengaine sur « l’essoufflement du mouvement » ! Ceux qui nous pourrissent la vie misent sur le pourrissement. Mais le pire n’est pas toujours sûr et même un reflux temporaire ne veut pas dire l’arrêt d’une vague de fond. Nous l’avons vu depuis l’irruption des Gilets jaunes et le mouvement contre le projet de démantèlement du système de retraite : le combat peut continuer dans la discontinuité. D’où vient cette nouvelle ténacité contre vents et marées, contre violence atroce et poudre aux yeux – ici en France, mais aussi dans de nombreuses autres régions du monde ?

Il s’agit de luttes spontanées pour la vie dans toutes ses formes, dans toutes ses dimensions, selons de contextes différents, mais avec une même détermination inscrite dans la durée. Et cela sans directions, ni directives. Plus que jamais il s’agit de combats « sans dieu-ni maître », sans parti-ni patrie, c’est-à-dire sans illusions religieuses ni dirigeants charismatiques, sans encadrement par des appareils de partis ni corsetage nationaliste.

L’enracinement local est un trait commun de ces soulèvements. Ce qui reste ou renaît en tant que lieux de vie commune, dans les campagnes et les villes, donne de la force et aide à survivre aux hommes et aux femmes au fil des combats. A cause de cela et parce qu’ils sortent des schèmes politiques conventionnels, institutionnalisés, ces mouvements sont étiquetés avec un mépris haineux comme « populistes » (« de gauche » si l’on veut être condescendant), malléables par le premier manipulateur venu.

Les experts en fabrication de l’opinion publique peuvent ou ne veulent pas voir une autre dimension de la nouvelle donne. Pour la première fois depuis des décennies réapparaît « la révolution » sans phrase, comme un horizon global et un objectif immédiat dans la lutte. Contre son abus inflationniste et déformateur par toutes les différentes forces contre-révolutionnaires il est redonné à cette notion son éclat originel. La situation rêvée par le Comité invisible, où « il soit assez d’écrire ‘révolution’ sur un mur pour que la rue s’embrase », [1]est devenue réalité aujourd’hui sous forme inverse : c’est la rue embrasée qui crie « révolution » – pas seulement de façon enthousiaste face au Foucquets démoli – mais également dans bien d’autres villes de France et dans différents coins du monde. Ce renversement est une confirmation d’un constat dans le même texte du Comité invisible : les insurrections contemporaines

« ne partent plus d’idéologies politiques, mais de vérités éthiques…Ce sont des vérités qui nous lient, à nous-mêmes, à ce qui nous entoure et les uns aux autres. Elles nous introduisent à une vie d’emblée commune, à une existence inséparée, sans égard pour les parois illusoires de notre Moi. » [2]

Dans ce sens Giorgio Cesarano avait parlé dans les années soixante-dix déjà d’une « certitude critique » qui ne se généralise

« pas à partir de simple médiations ‘intellectuelles’, séparées de l’expérience concrète. C’est au contraire l’expérience concrète – d’autant plus concrète qu’elle est davantage vécue dans la passion – qui constitue le fondement de la certitude. » [3]

Cette redécouverte de la vérité éthique, d’une certitude critique, comme base de la lutte, est un retour aux sources des mouvements révolutionnaires séculaires, ensevelie par la dominance d’un « marxisme » d’appareils politiques et syndicaux, sociaux-démocrates et « communistes », qui a rendu méconnaissable le fondement même de « l’assaut au ciel » visé par Marx. La base de son gigantesque travail théorique pour déceler avec rigueur scientifique les secrets du fonctionnement de la société capitaliste était un positionnement éthique, un « impératif catégorique » qui allait bien au-delà de celui de l’éthique de Kant. « La critique de la religion », écrivait-il dans son Introduction dans la critique de la philosophie de Hegel (1841/42), « aboutit à cette leçon que l’homme est l’être suprême pour l’homme, sa thèse finale est donc l’impératif catégorique de bouleverser toutes les conditions qui font de l’homme un être avili, asservi, abandonné, méprisable. » [4] La fameuse 11e thèse marxienne sur Feuerbach, point de départ de toute sa démarche, n’est qu’une application de cet impératif : « Les philosophes n’avaient fait qu’interpréter le monde de différentes manières, mais ce qui importe c’est de le transformer. » Il est vrai, Marx lui-même avait déjà accentué le caractère scientifique de ses travaux au détriment de cette dimension éthique, mais c’est Engels qui donnera après la mort de celui-ci une apparence de plus en plus scientiste au « marxisme ». « Le développement du socialisme de l’utopie à la science » est le titre programmatique d’un texte d’Engels de 1896.

Maximilien Rubel, traducteur, commentateur et éditeur des œuvres de Marx, a mis en lumière, dès les années cinquante, d’une façon convaincante l’importance de l’éthique révolutionnaire comme face cachée de son approche, occultée par un « marxisme » d’appareil à son apogée à cette époque. Marx, loin de rejeter l’utopie comme historiquement dépassée, dépassée par la science, donne au contraire une nouvelle forme, une forme concrète, à celle-ci :

« En un sens Marx est le plus utopiste des utopistes : peu soucieux de la société future, il se préoccupe uniquement de la destruction de la société présente. Mais il élève la révolution au rang d’une exigence totale. C’est le mécanisme de cette révolution imaginaire ou imaginée qui tient de l’utopie : elle suppose des hommes capables de penser toute la critique sociale, tout le socialisme, des hommes conscients de leur misère ‘dorée’. » [5]

C’est-à-dire : 

« …l’utopie de la révolution est, pour Marx, une éthique du comportement révolutionnaire…La révolution et l’utopie apparaissent comme fondements normatifs de l’éthique socialiste inséparables l’une de l’autre. Pour être socialiste, il faut vouloir la révolution et l’utopie ; il faut vouloir l’abolition des types de société existants et désirer la création de la nouvelle cité. » [6]

L’œuvre de Marx n’est pas une déduction de l’arrivée inévitable de la société sans classe, mais la mise en lumière des chances que les hommes prolétarisés pourront et devront saisir pour réaliser une « association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous. » (Manifeste du Parti Communiste) Tout dépend de leur action : « l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » (Statuts de l’Association Internationale des Travailleurs), et Marx avait constaté, avant même de la rédaction du Manifeste, que les ouvriers en lutte adoptaient spontanément un comportement tendant vers cette nouvelle forme associative de faire société. Les ouvriers communistes, écrivait-il :

« s’approprient…un nouveau besoin, le besoin de société…On peut observer ce mouvement pratique dans ses résultats les plus éclatants lorsque l’on voit réunis des ouvriers socialistes français. Fumer, boire, manger, etc., ne sont plus là à titre de moyens de faire le lien, ni comme moyens de liaison. L’association, la réunion, la conversation qui a de nouveau la société comme but, leur suffisent, la fraternité des hommes n’est pas un vain mot, mais une vérité pour eux… » [7]

Après plus d’un siècle et demi d’expériences des luttes qui se sont déroulées après ces premières rencontres du jeune Marx en exil en France, les hommes et les femmes français réunis aux ronds-points fument, boivent et mangent pas seulement de nouveau ensemble, mais ils y réfléchissent et discutent en même temps passionnément sur ces expériences et la portée de leurs attroupements pour une refonte de la vie en société.

Marx avait considéré son effort théorique animé du même esprit révolutionnaire qu’il avait vu émerger chez les ouvriers français et il a toute sa vie travaillé à faire la jonction entre les différentes formes d’apparition de cet esprit pratique et théorique au niveau international. Car le « mouvement réel » de la lutte et sa réflexion théorique ne faisaient qu’un pour lui. Vu que la « certitude critique » révolutionnaire est une base fragile pour tenir debout dans la durée, ont été créés des organisations pour gagner une plus grande stabilité et puissance face à un ennemi multiforme et tout-puissant. Ces organisations nationales et internationales, politiques et syndicales ont pu constituer une arme efficace dans certains contextes. Mais à maintes reprises elles se sont transformées finalement en machines autodestructrices sous formes de monstres bureaucratiques, voire même des États sanguinaires.

Si les victoires sont rares et les défaites désastreuses la tentation est grande de transformer l’organisation en « institution Église » comme l’a analysé Mario Tronti récemment en analogie avec l’institutionnalisation de la première christianité :

« La raison en est la suivante : il faut contrôler, dominer, administrer, organiser le temps long de l’attente, pour conserver le message et l’ancrer dans l’histoire. Il faut pour cela une force institutionnelle, une puissance mondaine, capable de retenir ce temps éternel et, depuis l’intérieur de ce temps, de redéployer le rapport entre une puissance qui tient et un peuple qui attend. » [8]

Tronti exprime dans son plaidoyer pour une éthique d’esprit libre paradoxalement un certain regret mélancolique – étonnant pour un opéraïste de la première heure – concernant la faillite de la construction d’une institution révolutionnaire type Église :

« …ce qui a manqué, c’est la forme Église, qui – il faut le dire – a été tentée, mais a été un échec. La Révolution veut l’Institution : pour durer, non pas des décennies, mais des siècles. Voilà ce qu’est l’Église. L’événement libérateur, qui est toujours l’affaire d’un instant – la prise du Palais d’Hiver –, pour être conservé dans le temps à l’usage de “ceux qui viendront”, doit se donner une Forme. La transmutation de la force en forme est la politique qui reste : ce n’est qu’à cette condition que l’on peut faire toute l’histoire, c’est-à-dire complètement et pas seulement à moitié. Et il est indispensable de savoir – gare à celui qui ne le sait pas – que cette histoire, avant même l’institution qui la contient, est permixta de bien et de mal. » [9]

Nous, par contre, nous ne pouvons qu’éprouver une immense rage et tristesse que la construction ratée d’un monstre-Église « marxiste-léniniste » a causé tant de batailles perdues et des victimes innombrables, et que cette option ne soit pas discréditée une fois pour toutes comme le montre l’exemple Tronti. Heureusement « l’énigme-Tronti » (Marcello Tarì) ne finit pas de nous surprendre, comme nous le verrons un peu plus loin, où nous faisons référence à un autre texte de lui, plus récent.

Mais la question reste posée : comment tenir le coup dans la durée, malgré toutes les expériences d’échecs et de rechutes ? Comment ne pas succomber au désespoir ou à des auto-consolations anesthésiantes (on nous offre tant de terrains d’engagement de substitution – artistiques, scientifiques, politiques, médiatiques, humanitaires…– où « se réaliser ») ?

Une chose est claire, la base d’une éthique révolutionnaire est un sentiment de présence dans le monde qui va bien au-delà du Moi égocentrique. Comme c’était dit dans À nos amis à propos des vérités éthiques :

« Si les terriens sont prêts à risquer leur vie pour qu’une place ne soit pas transformée en parking comme à Gamonal en Espagne, qu’un parc ne devienne pas un centre commercial comme à Gezi en Turquie, que des bocages ne deviennent pas un aéroport comme à Notre-Dame-de-Landes, c’est bien que ce que nous aimons, ce à quoi nous sommes attachés – êtres, lieux ou idées – fait aussi bien partie de nous, que nous ne nous réduisons pas à un Moi logeant le temps d’une vie dans un corps physique borné par sa peau, le tout agrémenté de l’ensemble des propriétés qu’il doit détenir. Lorsque le monde est touché, c’est nous-mêmes qui sommes attaqués. » [10]

Nous nous identifions comme appartenant à l’espèce des humains dans leur errance à travers le temps pour habiter ce monde humainement. À leurs tentatives toujours renouvelées et jusqu’à nos jours toujours inachevées, échouées ou menacées de mort. Nous continuons leur combat.

Ce combat, sur la base d’une éthique révolutionnaire, est une lutte pas seulement contre un ennemi extérieur. L’ennemi extérieur a pris position dans nos entrailles, comme l’écrivait Alain Damasio en 2007 :

« Moi-même, à trente, je sais, pour l’éprouver, que la guérilla commence contre moi – enfin contre l’alter ego engrossé au ventre, qu’ils m’ont inséminé et qui cherche ses pantoufles, ses gosses et son couple rassurant, qui s’endort devant Internet et me met des fauteuils aux fesses quand je veux rester débout. Debout. Juste pour voir, hein. Pour garder des perspectives sur la guerre lasse des gloutons… Lié à un régime de pouvoir, la révolte se trouve aujourd’hui nue face à ce qui l’aliène, l’enkyste et la dilue. Quoi donc que c’est, ce truc ? On lui cherche des noms : ultralibéralisme, néocapitalisme, mondialisation, cryptofascisme – mais ce sont de vieux noms pour un ennemi extérieur désigné, quand le combat se déroule d’abord intestin et flou, en chacun, mais relayé par tous (everybody is a cop…). » [11]

À la même époque le Manifeste pour une désobéissance générale (2009) disait :

« Une partie de nous se voit subrepticement contrainte à être le bourreau de notre autre moi, celui qui rêve, sait et veut que ce monde ne soit pas celui-là. Combien d’entre les citoyens tentent difficilement de défaire la nuit ou pendant leur maigre temps libre ce dont ils ont été complices chaque jour travaillé ? »

Toujours la même idée : soit par un cop, soit par un bourreau, nos consciences sont colonisées, conditionnées et formatées par l’ennemi. Après avoir atteint les limites extérieures de son expansion sur le monde, le capital s’est attaqué avec succès à investir l’intérieur des hommes comme terrain de valorisation : « En s’intériorisant, le procès s’installe dans la sphère de l’existence subjective… : il en vient à se greffer sur des présupposés psychologiques (la société intériorisée) ou organique (la nature intérieure) préexistants. » Il s’agit de « conquérir à l’intérieur du corps de l’espèce l’espace que, jusque là, il a désastreusement conquis à l’extérieur, et à trouver ainsi, dans l’intimité des corps, la dernière qualité à convertir en quantité. » [12]

Partout il est devenu clair pour beaucoup de monde, nous l’avons durement appris : il n’y a rien ni personne à qui se fier. Ni de lois d’histoires, ni partis-Églises. Nous ne pouvons faire confiance qu’à nous-mêmes. Tenir le coup seul, avec des complices, sur la base d’une éthique révolutionnaire. Face à l’ennemi extérieur et intérieur ne rien lâcher, pas de conciliations ni d’accommodements ; identifier ses positions et ses manœuvres, et gagner de la maîtrise sur l’intérieur de soi-même comme on essaye de faire des conquêtes de lieux extérieurs.

Dans une telle perspective nous retrouvons Mario Tronti de façon inattendu. Un dernier texte de lui, Espérances désespérées, [13] place au centre une référence à Ernst Bloch, à son Esprit de l’utopie et Thomas Münzer, théologien de la révolution. À la place de la nécessité de la forme Église Tronti exalte ici la Guerre des Paysans, la « guerre des pauvres », dirigée justement contre l’Eglise, soutien des seigneurs féodaux de l’époque : « Tout jeune, garçon ou fille, qui décide de rentrer en politique du côté de ceux qui veulent changer le monde, est dans l’obligation éthique de s’abreuver à cette source, pour accumulation originaire d’énergie subversive. » Et il cite Bloch :

« L’histoire est un voyage difficile et mal commode… En règle générale, les circonstances sont telles que l’âme doit se rendre coupable pour annihiler l’existant malfaisant, pour ne pas devenir encore plus coupable en se retirant dans l’idyllique et en tolérant l’injustice avec une apparente bonté. En soi, la domination et le pouvoir sont malfaisants, mais il est nécessaire de leur opposer tout autant de puissance, presque un impératif catégorique qui pointe son pistolet… »

19/1/2020

Dietrich Hoss

[1] Comité invisible A nos amis, La fabrique 2014, p.241

[2] Id. p.45s.

[3] Giorgio Cesarano, Manuel de survie, Les Editions la Tempête 2019, p.155

[4] Dans MEGA I,1/1,trad.et cit. par Maximilien Rubel, Karl Marx, essai de biographie intellectuelle, [1957] réed. Klincksieck 2016, p.76

[5] Maximilien Rubel, Réflexions sur l’utopie et la révolution, dans : Front Noir 1963-1967 Surréalisme et socialisme de conseils, Textes choisis et présentés parLouis Janover et Maxime Morel, Non Lieu 2019, {}p.112. Ce recueil de textes d’une petite revue, que je ne connaissais pas, a été pour moi une découverte d’une importance particulière. A la marge et contre les tenants de ce qu’est nommé dans ces textes le « surréalisme réel » ou « le surréalisme artistiquement existant », la revue a défendu l’éthique révolutionnaire originelle de ce mouvement, du temps de la Révolution Surréaliste, et –en associant Maximilien Rubel et une partie de Socialisme ou Barbarie à sa démarche- l’éthique révolutionnaire de Marx contre le « Marxisme ».

[6] Id. p.114

[7] Karl Marx, Les manuscrits économico-philosophiques de 1844, Vrin 2007, p.184

[8] Mario Tronti, De l’esprit libre, Editions la Tempête 2019, p.90

[9] Id. p.305

[10] Op.cit.p.46

[11] Alain Damasio, La zone du dehors, Postface, Ed. La Volte 2007

[12] Giorgio Cesarano, Apocalypse et révolution, §§ 48,55 ; ce texte de 1972, consultable sur le site de la revue Invariance, va être réédité chez Les Editions de la Tempête en 2020

[13https://lundi.am/Esperances-desesperees

https://lundi.am/Ce-qui-peut-ce-qui-doit-nous-faire-tenir-debout

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