Contre l’idéation du Passé et la Domination

l’auteur devant son portrait peint par Ariane


Les  Éditions La Tempête  viennent de publier un essai, « Histoire contre tradition. Tradition contre Histoire », d’Agustín García Calvo*, dans lequel, il souligne d’abord « l’intérêt de séparer clairement ces deux notions » qui « sont généralement présentées indistinctement ». Il montre alors comment cette confusion (ou la fausse distinction) « sert à la falsification de la réalité sur laquelle toute domination doit s’appuyer ». Et, pour la combattre, il propose de faire émerger une conception de la tradition, fondée sur la transmission imitative de la « mémoire séquentielle » (« de coutumes, de rites, de récitations, de techniques ou de savoirs ») dégagée de toute idéation et de tout relent nationaliste. Non seulement pour résister à l’emprise de l’Histoire historicisée par les Institutions, mais aussi pour renfoncer les élans immémoriaux de vie et de résistance qui demeurent –malgré tout – au sein des luttes sociales et politiques actuelles.

Comment, donc, ne pas remercier les Éditions La Tempête de publier – enfin en français – ce petit ouvrage, où s’égrènent des réflexions éclairantes, logiques et opportunes, tant sur la mort des traditions vivantes (autonomes ou collectives) que sur l’idéation du passé, un processus d’historisation qui a permis l’émergence et la consolidation de l’Histoire comme construction abstraite du passé au service de la Domination !  
L’auteur met son érudition au service d’une critique radicale de cette praxis d’idéation (les idées se formant et s’enchaînant au travers des différents champs du savoir institué par les Académies et l’Appareil Culturel des États) pour enterrer la tradition incarnée par la mémoire intuitive, pratique et créative, et pour faire de l’Histoire un savoir abstrait, désincarné – apparemment neutre et universellement valide – qui efface les réalités inhérentes à la vie et se substitue à l’expression de ses vérités sensibles. Surtout dans cette dernière phase de la conscience historique où « la science, pour sa part, ayant presque totalement oublié sa façon traditionnelle d’avancer », tend à ne pas se soumettre à la critique pour se constituer en tant que savoir total, qui s’assure « grâce à des mécanismes de spécialisation »  et s’étend  « par la vulgarisation ».  
Or, « cette idée, ou foi », implique nécessairement « qu’il y ait quelque part Quelqu’un qui sache tout, comme le Dieu omniscient de la vieille Théologie, et que la seule chose qui reste aux hommes soit de se dépêcher pour parvenir à savoir ce qui est su ». Donc, qu’il y ait ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, les ignorants. C’est-à-dire : une conception élitiste des rapports humains, du Savoir et du Pouvoir.
De plus, cette phase étant « celle où le temps qui passe se voit lui-même comme époque historique, l’Individu commence par conséquent à vivre de l’Histoire plutôt que de la vie », et, « dès sa naissance, ou du moins dès qu’il fait usage de sa raison, il est ainsi possédé par une idée de lui-même » qui le pousse « à se réaliser soi-même » à n’importe quel prix… Ce qui se passe aussi quand chacun parvient « à être littéralement propriétaire de son corps et à en être ainsi séparé de la manière la plus parfaite qui soit ».  
Cette réalisation de l’Individu se fait au travers « d’une imposition d’idées venues d’en haut et d’une foi dans le Destin », qui est à l’œuvre principalement dans l’éducation et l’enseignement, où l’on voit comment « le questionnement sur ce qu’est la chose s’est perdu dans la question de savoir quelles sont les idées sur la chose ». Car, ces idées sont bien « les uniques choses sur lesquelles il est permis à l’étudiant de s’interroger » et,  de surcroît, elles sont cadrées par des Plans d’Enseignement qui « viennent préférablement d’en haut, c’est-à-dire de l’Autorité représentée par ces fonctionnaires ministériels, cadres chargés de savoir ce qui doit être su ». Même si « eux-mêmes évidemment ne sont pas tenus de savoir », puisqu’il suffit à l’Autorité de savoir que « ce qui doit être su est ce qui est su ».
On comprend donc l’intérêt d’intervertir les relations entre histoire et tradition, idéation et pratique imitative, pour « faire perdre, sous l’empire de la mémoire de ce qui est su, le cours de cette mémoire qui, peu à peu, sait », comme l’auteur le dénonce et nous convie à le faire pour échapper à la « domination de l’enseignement par l’Idée dominante » qui « tente de garantir qu’il n’y ait pas de risque, dans le passage d’une génération à l’autre ni dans une quelconque formation douteuse de ceux qui ne seraient pas encore bien formés, de dévier de ce processus » de formatage en cours dans nos sociétés. Et cela même s’il conclut qu’il ne s’agit pas d’exhorter au refus de la Domination, mais de proposer : « Contre organisation, coutume », « Contre propriété, usufruit », « Contre horaires et projets, constance aveugle ».
Octavio Alberola  

 *) «Philosophe», «écrivain», «poète», «polémiste»), «essayiste», «latiniste» (l’un des principaux du XX siècle), «linguiste», «philologue», «grammairien», «dramaturge», «traducteur», «professeur d’université». Auteur d’une prolifique oeuvre comprenant la Grammaire et la théorie du langage, la Logique, des traductions d’auteurs classiques grecs et romains, des essais sur la politique, la poésie et le théâtre, édités, pour la plupart, par la maison d’édition Lucina de son fils Víctor. En plus de ses titres et fonctions académiques : chaire de Philologie Classique à la Université de Salamanque, professeur de Latin dans la même université, professeur de Philologie Latine dans celle de Séville et professeur émérite de Philologie Classique de l’Université Complutense, et de plusieurs récompenses comme le Prix National de l’Essai en 1990, de Littérature Dramatique en 1999 et de la Traduction de l’ensemble de son oeuvre en 2006. 

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