“Réflexions autour du racisme et l’islamophobie” (suite)

A la suite de mon envoi le 7 novembre à près de 400 contacts individuels du texte “Réflexions autour du racisme et l’islamophobie” (texte en fait écrit il y a 4 ans mais envoyé “brut de décoffrage” en urgence pour alimenter le débat autour de la Marche du 10 novembre), j’ai reçu de nombreuses réactions diverses et variées et j’en remercie les auteur.e.s par-delà les accords et les désaccords.
Mais je viens de recevoir un témoignage d’un camarade et ami  en qui j’ai toute confiance – et avec lequel j’ai des divergences d’approche non-rédhibitoires – qui faisait partie des “marcheurs” du 10 novembre à Paris (et par ailleurs membre actif de l’Union communiste libertaire, issue de le fusion entre Alternative libertaire et la  CGA). En ce qui concernent les divergences, il n’y a qu’avec moi-même que je n’en ai pas, et encore ! – mais il n’y a que ça pour enrichir les débats, foin de tout unanimisme !
Je vous livre ci-après son témoignage sur place ainsi que son point de vue (écrit après la Marche à la suite des nombreux commentaires qu’il a lui-même reçus dont mes “réflexions”) toujours dans la même démarche de fournir des matériaux pour la réflexion individuelle et collective en s’extirpant des compte-rendus médiatiques qui semblent plus prompts à mettre en avant les éventuels dérapages, par ailleurs quasi inévitables, plutôt que les aspects positifs. Bonne lecture et bon remue-méninges. Salut et solidarité.

Daniel Guerrier


– Le 10 novembre, à Paris :
Belle journée aujourd’hui malgré le temps maussade ! La manif a été très remplie, très dense, il était difficile de circuler de la tête à la queue. L’estimation indépendante à 15.000 personnes est largement plausible.

La morphologie était celle d’une grosse manif citoyenne, populaire et familiale (je pèse chacun de ces termes), mêlant musulman·es et non-musulman·es, dans une ambiance très bon enfant. Plutôt que de la colère, on sentait plutôt une certaine joie de se trouver si nombreux ensemble, par solidarité. Très peu de drapeaux algériens ou tunisiens, mais pas mal de drapeaux français, ce qui dans le contexte politique s’explique aisément. Beaucoup de slogans et de pancartes sur la thématique de l’égalité, de la laïcité, de la possibilité d’une identité française et musulmane, etc.

Au niveau des organisations, il y avait à peu près tout le panel :
– les associations issues de l’immigration : ATMF, FTCR, FUIQP, ACORT (les originaires de Turquie) ;
– la gauche : France insoumise, Ensemble, EELV, Génération-s (ça existe encore apparemment) + des militants du PCF, de la mouvance de Ian Brossat ;
– l’extrême gauche : NPA, UCL, mais aussi quelques inattendus : Lutte ouvrière et les lambertistes du POID, ce qui pour ces deux organisations constitue un tournant. Vu aussi : des drapeaux PCOF et CNT ;
– l’UJFP ;
– les syndicats : SUD-Solidaires, CGT, FSU….
– les structures plus sur le juridique (CCIF, LDH…).

En tout cas, la gauche et l’extrême gauche était là et bien là, en dépit des lâchages de certains leaders à la dernière minute.

Et belle apparition de l’UCL, avec une quarantaine de camarades à l’animation et 2 000 tracts diffusés. Slogans les plus entendus : “Macron, Le Pen, assez de votre haine ; l’islamophobie, ça suffit”, “C’est pas musulman·es qu’il faut persécuter, c’est le gouvernement, qu’il faut éliminer”, “Le problème, c’est pas le voile, c’est la misère sociale”.

Espérons que cette manif constitue un tournant pour dire stop à l’offensive islamophobe, et aide à clarifier le combat antiraciste.
– Le 11 novembre :

Merci tout le monde pour cette avalanche de commentaires !

Je me sens obligé de clarifier deux-trois choses.

Pour les gens qui disent que cette manifestation drainait nécessairement une frange de droite réac (homophobe, islamiste, antisémite, etc.) : c’est fort possible ! Comme dans toute manifestation populaire. Il est illusoire de croire que quiconque pourrait contrôler la pensée de chaque manifestant, dans quelque manif que ce soit d’ailleurs.

Mais:
1) la base d’appel était nettement antiraciste ;
2) le collectif organisateur était nettement orienté à gauche ;
3) au sein de la manif, la tonalité n’avait rien de bigot, ce qui en ressort est une revendication de vraie laïcité ;
4) il n’y avait même pas les organisations confusionnistes genre PIR ou CRI, et les imams “erdoganistes” ont craché sur cette manif, en raison de la présence de l’ACORT, qu’ils jugent pro-PKK.

Pour ma part, je ne cache pas que les religions en général me rebutent, et que leurs croyances burlesques me font rire, en général. Je suis athée, je l’affirme sans complexe (et l’UCL d’ailleurs, l’a affirmé à la manif, via son tract et sa prise de parole publique).

Je dis ouvertement que plus le mouvement social et la société vivront sans dieux et sans clergés, mieux ça vaudra pour tout le monde, et même pour les croyants eux-mêmes, car ils et elles y gagnent une liberté de choix incommensurable !

En cela je diverge de la tendance individualiste (et qui flirte avec le relativisme) à l’œuvre à gauche et à l’extrême gauche, qui estime que tout n’est qu’une question de choix individuel, alors que fondamentalement, c’est faux. Les idéologies ne sont pas qu’une question de choix individuel. Les religions se perpétuent à 99% par le biais de l’assignation des enfants, dès leur plus jeune âge, à une communauté ethno-confessionnelle, c’est-à-dire leur endoctrinement, et la violation de leur liberté de conscience par exemple.

Mais, tout en faisant ce constat, et en refusant de m’autocensurer sur ce point pour ne vexer personne, je suis partisan d’une société démocratique. Une société sans classes, débarrassée du capitalisme et des politiciens professionnels, mais aussi une société laïque, c’est-à-dire inclusive, où chaque groupe culturel puisse vivre sans être invisibilisé, nié, stigmatisé. Même s’il a des coutumes rétrogrades, sexistes, racistes, etc. Et quand je dis cela je ne vise pas les musulmans en premier lieu, loin de là ! 😉

Je pense fermement qu’on ne peut pas émanciper les gens à leur place. On ne peut que souhaiter qu’ils évoluent. Leur laisser cette liberté. Donc la liberté de culte, la liberté de conscience, la liberté de changer, aussi.

On ne peut faire autrement.

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas bien l’anarchisme, et qui ne comprennent pas la présence des communistes libertaires à cette manif, il faut savoir que, depuis l’origine du mouvement, depuis les premiers programmes révolutionnaires de Bakounine, le mouvement anarchiste combine affirmation athée et projet de société laïque.

D’où la solidarité affichée avec les minorités religieuses stigmatisées, et la volonté qu’elles ne soient pas exclues (concrètement ou symboliquement) de la citoyenneté. C’est la politique de toutes les organisations anarcho-syndicalistes et communistes libertaires, en Europe et en Amérique, vis-à-vis des minorités juive et musulmane. Et c’est la politique de nos camarades de Turquie vis-à-vis des minorités chrétiennes et alévi.

Cette politique n’est pas un paradoxe de la part de l’anarchisme : elle est au contraire pleinement logique, et dialectique. J’espère que l’UCL et les communistes libertaires en général continueront sur cette voie.

On peut discuter du périmètre politique de l’organisation d’une manif, juger que tel ou telle orga était indésirable ; on ne maîtrise jamais à 100% la composition d’un cadre unitaire.

Mais la solidarité avec une minorité religieuse stigmatisée face à une offensive raciste est non négociable. Et à présent, croyants et non-croyants, nous nous retrouverons dans l’unité de classe, dans la lutte, à partir du 5 décembre !

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