Plomb à Notre-Dame: le ministère de la culture a enterré le plan de décontamination

30 septembre 2019 Par Pascale Pascariello

À la suite de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 15 avril, le ministère de la culture a sollicité un bureau d’études spécialisé dans la dépollution qui préconisait un confinement de la cathédrale et la décontamination du plomb. Le projet a été enterré, au risque d’une grave crise sanitaire. Son auteur témoigne.

« N’importe quel chantier de Paris aurait été arrêté par les autorités si de telles conditions d’insécurité et de pollution au plomb avaient été constatées », déplore Jeanqui a accepté de témoigner auprès de Mediapart, sous le couvert de l’anonymat par crainte de représailles professionnelles.

Le 25 avril, dix jours après l’incendie de Notre-Dame, ce spécialiste de la prévention des risques et de la sécurité des chantiers est sollicité par le ministère de la culture, maître d’ouvrage, car il fait figure de référence dans le domaine : il a supervisé parmi les plus gros chantiers parisiens de ces dix dernières années. 

Depuis le 17 avril, la cathédrale fait l’objet d’un arrêté de péril de la part de la préfecture de police. L’urgence impérieuse permet de recourir à un marché public, en se dispensant de publicité et de mise en concurrence préalable. 

La cathédrale Notre-Dame de Paris le 7 mai 2019, trois semaines après l'incendie. © Document Mediapart

La cathédrale Notre-Dame de Paris le 7 mai 2019, trois semaines après l’incendie. © Document Mediapart

Avant d’entrer sur le site, Jean s’équipe d’un masque et d’une combinaison pour se protéger du plomb. « Ce sont près de 400 tonnes de plomb de la toiture qui se sont dispersées en poussières lors de l’incendie. C’est tout à fait naturel que je me protège, d’autant que je suis spécialisé sur les risques liés aux agents cancérigènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction comme l’est le plomb », précise-t-il.  

Or, en arrivant sur les lieux, les représentants de l’Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers (Oppic) du ministère de la culture « m’ont demandé d’enlever ma combinaison et mon masque en me disant “vous allez faire peur à tout le monde” », raconte Jean, encore abasourdi. 

Il découvre alors un chantier où « il était nécessaire d’intervenir très rapidement pour mettre en œuvre des protections collectives, pour protéger non seulement les ouvriers, qui ne portaient pas les équipements de protection individuels d’usage contre les risques d’intoxication au plomb, mais également les riverains puisque le chantier n’était absolument pas confiné ».

Intérieur de la cathédrale Notre-Dame de Paris, après l'incendie, 7 mai 2019. © Document Mediapart

Intérieur de la cathédrale Notre-Dame de Paris, après l’incendie, 7 mai 2019. © Document Mediapart

La liste des constats dressée dans le rapport réalisé par le bureau d’études de Jean et que Mediapart a pu consulter est accablante : 

« – Risque d’effondrement du bâti, pollution environnementale liée au plomb avérée.

– Présence de poussières de plomb en quantités importantes et épaisses sur différentes zones extérieures et intérieures. En sont recouverts : les éléments structurels et du bâti, les sols, le parvis, la voie publique, les trottoirs et des pollutions sont apparentes sur les bâtiments voisins. 

– Les intervenants ne portent pas les EPIs [équipements de protection individuels] contre le risque plomb. 

– Cantonnements qui ne répondent pas au code du travail, occupés par des travailleurs avec beaucoup de poussières aux sols, mobiliers.

– Présence de bidons avec des produits non étiquetés.

– Présence de déchets du BTP vraisemblablement contaminés. »

« Aucune installation ne remplissait les mesures de sécurité, résume Jean. Il était urgent de réaliser un périmètre de sécurité dans le chantier mais aussi au pourtour de l’avoisinant public pour limiter la pollution au plomb. »  

La proposition du bureau d’études de Jean est donc de sécuriser l’édifice contre le risque d’effondrement, de chutes d’éléments, et d’installer ensuite des bâches et de confiner le chantier, afin de permettre aux ouvriers d’intervenir pour procéder à sa dépollution, zone par zone. 

Modèle de confinement proposé au ministère de la culture par le bureau d'études de Jean, extrait du Livre blanc du Grand Paris. © Document Mediapart

Modèle de confinement proposé au ministère de la culture par le bureau d’études de Jean, extrait du Livre blanc du Grand Paris. © Document Mediapart

« Tout cela nécessite du temps, bien sûr. Il faut faire un état des lieux exhaustif pour identifier les dommages avec des études de spécialistes pour les sols, notamment. Il faut vérifier les fondations, les structures et les solidités de l’ouvrage avant de définir les modes opératoires et les interventions de dépollution. Pour sécuriser et confiner, il faut compter deux à trois mois. Et ensuite, le déplombage par phases, de l’ensemble du chantier, aurait pu se terminer d’ici la fin de l’année. Ce sont des dispositifs qui se font régulièrement lorsqu’on décontamine des édifices. Ça a été le cas pour le bâtiment de la Monnaie de Paris »,explique Jean.

Comme le mentionne le compte-rendu de son bureau d’études, « l’objectif est la protection des travailleurs comme des riverains pour lutter contre la dispersion des poussières dans le voisinage ».  

« Nous avons naturellement proposé de prendre en compte les rues et les immeubles avoisinants, exposés aux pollutions au plomb. L’idée était temporairement de mettre sous confinement étanche et résistant, sous cloche le chantier, à la fois à l’extérieur et à l’intérieur »,précise Jean. 

Mais le ministère de la culture n’a pas retenu la proposition du bureau d’études. 

« Peut-être était-elle trop ambitieuse, estime Jean. J’ai senti que le ministère cherchait davantage un spécialiste de la sécurité qui valide des plans sans être regardant sur la sécurité afin de ne pas ralentir le chantier et ne pas s’encombrer du problème du plomb. Mais il était hors de question pour moi de déroger aux règles de sécurité. »

Contactés par Mediapart, des contrôleurs chargés du chantier ont jugé ce projet non seulement faisable mais souhaitable et regrettent qu’il n’ait pas été choisi. « C’est ce qui a été fait pour le Théâtre de la Ville à Paris. Pour Notre-Dame, cela aurait permis d’éviter une pollution continuelle sur le chantier et à l’extérieur, précise l’un d’entre eux. Et cela aurait garanti de meilleures conditions de travail. Mais tout a été fait au mépris de la santé des ouvriers et des riverains. »

Ayant décidé de ne pas dépolluer l’intérieur de la cathédrale, le ministère de la culture a installé des sas de décontamination dans l’édifice qui, comme nous l’avions révélé (à lire ici), ont dysfonctionné durant plusieurs mois.  

Le témoignage de Jean conforte les multiples relances que l’inspection du travail a dû faire concernant les manquements aux règles de sécurité.

Dès le 6 mai, l’inspection du travail a alerté la Direction régionale des affaires culturelles, la Drac, en charge des travaux sur le chantier, sur la nécessité de prévoir des mesures de protection contre les risques d’intoxication au plomb pour les salariés. Constat renouvelé les 14 et 22 mai et le 19 juin. En vain. Ce n’est que trois mois plus tard, après nos premières révélations du 3 juillet et une énième alerte de l’inspection que, le 23 juillet, le préfet de Région Michel Cadot ordonne la fermeture du chantier.

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Interrogé sur le sujet, l’architecte et lauréat du Grand Prix de l’urbanisme 2019, Patrick Bouchain, qui défend une approche sociale de la construction, regrette que ce chantier ait perdu tout sens de l’humain pour des impératifs politiques et financiers. « Demander que la restauration soit terminée dans 5 ans, pour les Jeux olympiques, c’est idiot et cela met des pressions énormes qui rendent plus complexe le travail des différents intervenants sur le site », explique-t-il.  

Le 7 mai, Patrick Bouchain a été consulté, pour son expertise, par le « représentant spécial » de l’Élysée, le général Jean-Louis Georgelin, chargé de veiller à l’avancement des travaux. « Je ne me suis pas privé de lui dire le fond de ma pensée,assure l’architecte. Lors de cette réunion, il a fallu reprendre les fondamentaux et expliquer ce qu’était une maîtrise d’ouvrage. Le général ne pensait pas que c’était d’une ampleur aussi grande. On peut être spécialiste des armées mais la rénovation d’une cathédrale, c’est autre chose. » 

« Lorsqu’on apprend qu’une dépollution du site était possible et que ça a été refusé par le ministère, c’est un déni inacceptable du risque que représente le plomb », estime Annie Thébaud-Mony, spécialiste des questions de santé publique et directrice de recherche honoraire à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm).

« Je suis extrêmement surprise que le ministère de la culture n’ait pas donné suite à ce plan de dépollution qui comporte deux avantages majeurs, poursuit-elle. Le premier est de limiter la pollution dans l’environnement de la cathédrale, en protégeant ainsi les riverains et les ouvriers et le deuxième est de garantir une meilleure organisation du travail sur le chantier, préservant la santé des salariés. »

Depuis l’incendie, Annie Thébaud-Mony met son expertise au service des riverains et des personnes travaillant autour de Notre-Dame et a contribué à créer un collectif de syndicats et d’associations. Ce 30 septembre, « nous organisons une réunion publique. Parmi nos principales revendications, précise Annie Thébaud-Mony, il y a le confinement du chantier dans sa globalité, comme le prévoit le code du travail. Nous exigeons du ministère et de l’agence régionale de santé de la transparence et que les informations soient rendues publiques ».

Contacté par Mediapart, le ministère de la culture n’a pas donné suite à nos demandes, refusant ainsi d’expliquer pourquoi il a enterré ce plan de dépollution du chantier. 

https://www.mediapart.fr/journal/france/300919/plomb-notre-dame-le-ministere-de-la-culture-enterre-le-plan-de-decontamination

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