De quelle révolution les « kandakas » sont-elles le nom ?

Soulèvement des femmes au Soudan

paru dans CQFD n°177 (juin 2019), par Oum Ziad, illustré par Caroline Sury

Les Soudanaises sont entrées dans la révolution dès l’aube du mouvement, fin décembre. Après les avoir vues sur les barricades, retournant les grenades lacrymogènes à l’envoyeur, on les a retrouvées au printemps occupant la place Al Qiyadah à Khartoum. Le 11 avril, ce sit-in a achevé le règne d’Omar al-Bachir. Plus d’un mois après la chute du dictateur, les Soudanaises assiègent toujours le QG de l’armée, exigeant le départ de la junte militaire qui a pris sa place. [1]

Par Caroline Sury {JPEG}

Depuis Marseille, Awatif, 30 ans, suit sur son smartphone les vidéos de sa mère, sa sœur et sa nièce de 9 ans, devant le QG de l’armée à Khartoum. Elles sont venues d’Omdurman, juste en face, sur l’autre rive du Nil, pour participer au bras de fer contre la junte. « Alors qu’aucune femme de ma famille n’était dans un collectif quand j’habitais au Soudan, aujourd’hui notre participation à la révolution est une évidence », explique Awatif.

Le National Intelligence Security Service (NISS), redouté appareil du renseignement, estime que 70 % des manifestants sont des femmes. Elles n’ont pas été épargnées : au moins 45 d’entre elles ont été torturées et agressées sexuellement en détention depuis le début du soulèvement, le 19 décembre. Le 14 mai à Khartoum, une jeune fille de 17 ans est tombée sous les balles des Rapid Support Forces (RSF), la garde paramilitaire d’Omar al-Bachir.

Dès le coup d’État de 1989, les Soudanaises ont été la cible privilégiée de la dictature, qui s’est imposée par la terreur policière et la charia. Si l’Europe s’est mobilisée pour Noura Hussein Hammad, condamnée à mort en 2018 pour avoir tué son violeur, ce sombre cas particulier ne doit pas occulter la violence systémique à l’encontre des femmes du Darfour, province soulevée depuis les années 2000. Pendant près de vingt ans, les Janjawid, funestes milices d’al-Bachir, y ont commis des viols de masse et massacré plus de 300 000 personnes. Les temps de paix n’en sont pas : après la spoliation des terres et le déplacement de 2 millions de personnes vers des no man’s land humanitaires, les ONG ont achevé les solidarités traditionnelles qui fondaient l’autonomie des femmes. Cet « état de guerre permanent » a renforcé la détermination des Soudanaises à renverser le régime.

Dans les villes du Nord, les Soudanaises ont pu accéder à des études supérieures, provoquant l’essor d’une classe moyenne féminisée et urbaine. Mais Awatif est en colère : « Mes parents se sont saignés pour que je fasse des études de finances à l’université Al Neelain de Khartoum, mais je n’ai jamais pu travailler dans ce secteur. Là-bas, sans piston, c’est impossible de décrocher un poste. Alors j’ai travaillé dans une entreprise d’impression, avant de suivre mon mari en France. » Selon elle, les révolutionnaires soudanaises sont toutes concernées par l’accumulation des situations précaires au quotidien : « À Khartoum, les filles vont autant à l’université que les hommes. Dans les provinces, elles doivent trouver un travail plus tôt. Mais dans les deux cas, nous cumulons les difficultés professionnelles et domestiques. Comment faire quand tu ne trouves pas de médicaments pour ton enfant malade  ? Quand la Sécurité sociale est réservée à celles qui travaillent  ? »L’hypertrophie de la jeunesse connectée

Les manifestantes ont été surnommées kandakas, référence aux reines guerrières de la période nubienne antique. Deux jours après la chute du tyran, la belle Alaa Salah, 21 ans, devient l’icône des réseaux sociaux, puis des médias internationaux qui en font l’incarnation de la jeunesse révoltée. « Ils nous brûlent au nom de la religion, ils nous tuent au nom de la religion, ils nous emprisonnent au nom de la religion, mais la religion n’a pas à être accusée » : son discours spontané et vibrant à la foule d’Al Qiyadah devient viral sur les réseaux sociaux et y côtoie les clips d’artistes féminines fortes en gueule, comme Salute Yal Bannot, Rasha Al Zonjia, et la youtubeuse Maha Aj. Mais, sans contester la soif de liberté de ces étudiants qui ont affronté les balles, s’arrêter à une icône telle qu’Alaa Salah, étudiante en architecture à Khartoum, semble réduire la révolution à cette jeunesse de première ligne, urbaine et connectée.

L’anthropologue Azza Ahmed Abdel Aziz met en garde contre ce merchandising révolutionnaire et explique que ces représentations révèlent un réel risque de fragmentation [2] : « Cette image contient un sous-entendu d’allégeances ethniques et représente l’image dominante de la femme du Nord-Soudan. […] Elle invoque la pénétration de la culture arabe au Soudan, créant une culture archétypale dominante sur la culture des femmes des autres régions. » une domination ethniciste longtemps instrumentalisée par le régime d’al-Bachir. Et la chercheuse d’enfoncer le clou : « Certaines ne veulent pas être dépeintes comme des reines […], estimant que cela reproduit une dynamique de pouvoir néfaste, dotée de connotations classistes. » Le débat de l’iconographie révolutionnaire rappelle que l’ordre social ne tombe pas mécaniquement avec le régime.L’ombre de Bachir

La critique d’Azza Ahmed Azziz semble surtout adressée à l’Association des professionnels soudanais (APS), union des professions intellectuelles supérieures, associée à la capitale. Maniant un répertoire d’actions renouvelé, elle s’est imposée dans la coordination de la révolution par ses appels à la désobéissance civile. Sa Déclaration pour la liberté et le changement pose comme première exigence la transition vers un gouvernement civil. Si on lui doit l’organisation de la spectaculaire Marche du million le 6 avril à Khartoum, sa stratégie semble mise à mal alors que les négociations de transition qu’elle mène avec la junte s’enlisent. « Le clan de Bachir continue de tirer sur les manifestants [3], s’inquiète Awatif. En quelque sorte, malgré sa déposition le 11 avril, « lam tasgot baad  ! » – « il n’est toujours pas tombé ». « L’issue est incertaine, reprend Awatif. Il n’y a pas d’organisation claire qui émerge de cette révolution. Alors s’il y avait des élections maintenant, il y aurait un nouveau Bachir. Il faut d’abord nettoyer ! »

De fait, sur le midan (occupation) d’Al Qiyadah, les Rapid Support Forces (RSF) se font plus menaçantes et exigent le démontage des barricades. Au Darfour, la répression a repris de plus belle, avec notamment quatre manifestants tués à Juldo le 30 avril. Or la mobilisation des régions marginalisées et l’exigence de justice pour les crimes janjawids sont la clé pour défaire l’appareil sécuritaire, à la tête duquel le criminel de guerre Mohamed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », a été promu. Le choix de l’APS de recentraliser la mobilisation à Khartoum et de pacifier le mouvement pourrait-il affaiblir le rapport de force des révolutionnaires ? Se souvenant peut-être que les mineurs et saisonniers agricoles qui avaient fait vaciller l’édifice à Atbara et Gedaref en décembre dernier n’avaient pas hésité à incendier les bâtiments officiels et piller les entrepôts agricoles, l’APS mise aujourd’hui sur une grève générale dont l’enjeu est la mobilisation de tous les salariés du Soudan. Des dockers de Port Soudan aux employé.es des aéroports et des télécommunications bloquant l’économie depuis le 28 mai, cette stratégie semble populaire.

Côté lutte féministe, l’APS a fait des droits des femmes son credo politique. Et le 10 février, une marche des femmes s’est tenue à Khartoum. « Nous avons de réelles capacités politiques […] et beaucoup de diplômées dans nos rangs, a expliqué à Mediapart [4] Azza Mustafa, universitaire et coorganisatrice de l’événement. On a donc […] réclamé la formation d’un gouvernement et d’un parlement paritaire. » Plus révolutionnaire, une nouvelle marche a été organisée le 29 avril par l’Union des femmes [5], qui a permis pour la première fois l’expression des Soudanaises « des périphéries et des marges » – une appellation interdite sous Bachir tant elle renvoyait aux populations qu’il réprimait.

À Al Qiyadah, des initiatives directes et horizontales continuent, elles, d’échapper aux logiques de négociation : Minbar Chat, groupe Facebook féminin d’échanges sur les relations amoureuses, s’est transformé en système d’identification des agents du NISS en civil. Et l’activiste Inaam Altayeb et sa bande continuent de s’organiser contre le harcèlement sexuel sur le midan, arrêtant pas moins de cinq hommes par jour. Awatif confirme ce sain désir de revanche sociale : « Si j’avais un souhait à réaliser, ce serait que la femme de Bachir se fasse arrêter et confisquer l’argent public qu’elle a volé. C’est elle le symbole féminin de la corruption  ! »Oum Ziad

Notes

[1] Lundi 3 juin, quelques heures avant l’impression de ce numéro, on apprenait que les forces armées venaient d’attaquer le sit-in, faisant de nombreux morts. Depuis, Soudanaises et Soudanais continuent de résister comme ils peuvent, mais la répression reste très violente.

[2] Dans « The Third Sudanese Revolution Reinstates Women from all Walks of Life onto the Map of Sudanese Public Life » entretien publié par Noria-Research.com (20/05/2019).

[3] Ç’a été le cas les 14 et 29 mai à Khartoum.

[4] « Révolution au Soudan : les femmes sont en première ligne comme toujours » (04/04/2019).

[5] Syndicat féministe créé par la militante communiste Fatima Ibrahim dans les années 1950.

http://cqfd-journal.org/De-quelle-revolution-les-kandakas

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