La colère des femmes en jaune

5 février 2019 par Commission journal /

Méprisées, précaires, ignorées par le pouvoir : dans un mouvement social, celui des gilets jaunes, où la question centrale reste les conditions matérielles d’existence, pas étonnant de retrouver des femmes en jaune !

Rappelons tout d’abord que les femmes sont les premières victimes de la précarité  : elles représentent 52,1 % de la population pauvre. [1] Elles sont sur-représentées dans les métiers les moins payés (les services à la personne par exemple, les employées de maison…) et beaucoup moins présentes dans les postes en haut des hiérarchies et des salaires. Les femmes se voient imposer des temps partiels (1,2 million travaillent en temps partiel subi contre 472 000 hommes [2] soit trois fois plus), sont moins payées que les hommes (34,4 % de moins à diplôme égal [3]), et assument souvent des charges domestiques plus importantes (en moyenne les femmes passent 1h30 de plus par jour à s’occuper des tâches ménagères [4]).

Les femmes au cœur de la lutte

Les gilets jaunes apparaissent comme plutôt mixtes  : les hommes (54 %) seraient un peu plus nombreux que les femmes (45 %) [5] que ce soit sur les ronds-points, ou en manifestation (55 % d’hommes pour 44 % de femmes). Fait notable  : les femmes se revendiquant comme gilets jaunes appartiennent à une catégorie sociale d’habitude peu mobilisée  : les femmes des classes populaires.

Le mouvement des gilets jaunes a permis à des femmes de se mettre en lutte, d’exprimer collectivement leurs colères. Des femmes employées, privées d’emploi, ouvrières, commerçantes… Les femmes touchées par la précarité se sont rejointes sur les rond-points, se sont rencontrées et racontées et ont repris conscience de leur classe sociale. D’habitude tenues à l’écart des lieux politiques, elles ont gagné en nombre les lieux d’action, les rond-points et les manifestations et ont retrouvé le plaisir de parler d’enjeux sociaux qui les concernent.

Dans le mouvement des gilets jaunes, non seulement les femmes sont visibles sur les rond-points, mais elles investissent également les lieux médiatiques et représentatifs. On les voit à la télévision, où elles expliquent les raisons de la colère. [6] Et les médias sont bien obligés de les interroger elles aussi  : sans porte-parole ou représentants officiels, postes dévolus habituellement aux hommes, il faut bien se tourner vers les manifestants «  ordinaires  », recueillir la parole du terrain. Quelques porte-parolats paritaires ont été votés en assemblées générales et mis en place dans plusieurs villes. Si on ne peut pas nier la présence des femmes, elles sont néanmoins encore peu mises en avant. La première ligne étant, comme partout, occupée par ceux qui parlent plus fort, plus longtemps, plus souvent  : les hommes.

Trois mois après la naissance des gilets jaunes, les femmes sont toujours présentes et animent le mouvement. Et pourtant, chez les gilets jaunes comme dans la société patriarcale qu’est la France, difficile de passer une journée sans entendre des remarques ou insultes sexistes («  salope  », «  pute  »), ou des hommes qui rappellent leur supériorité supposée  : «  je suis pas une femme/fillette…  ». Tous ces propos nous rappellent qu’en 2018, une femme a toujours moins de valeur qu’un homme.

Depuis le 6 janvier 2019, un renouveau s’est produit au sein du mouvement des gilets jaunes. Les femmes ont investi seules les rues en manifestations non-mixtes. Elles y arborent des banderoles avec par exemple comme slogan «  Précarisées, discriminées, révoltées, Femmes en premières lignes  », comme à Toulouse le 6 janvier. Ces manifestations, qui ont lieu à présent chaque semaine le dimanche, expriment la souffrance de celles qui sont doublement exploitées  : les femmes des classes populaires. Ainsi elles prennent la rue et la parole pour raconter leur quotidien  : mère célibataire au RSA, soignante, devant affronter l’inégalité des salaires, le non-partage des tâches, la violence sexiste… Cette volonté de manifester entre femmes est annoncée comme une alternative aux manifestations du samedi où s’exprime avec force la violence policière. Si on peut juger douteux et essentialiste l’association «  femme = non violence  », on peut néanmoins admettre que ces manifestations permettent à celles qui n’iraient plus en manif par peur de la violence étatique de continuer à battre le pavé et d’exprimer leurs revendications.

Battre le pavé pour exprimer sa colère

Et pourtant, si elles se décrivent expressément comme non-féministes (à cause d’une défiance classique et éculée autour du féminisme qui tend à qualifier d’extrémistes celles qui cherchent l’abolition du système de domination des hommes sur les femmes), ces manifestations sont la mise en application directe d’un féminisme matérialiste et intersectionnel. Les femmes en jaune, au carrefour d’oppression de sexe, de classe, voire de race, font enfin entendre leurs voix, expriment les injustices auxquelles elles sont confrontées et demandent l’égalité.

Lors de la prochaine coordination nationale démocratique des gilets jaunes à Commercy (Meuse) les 26 et 27 janvier, qui réunira des gilets jaunes de toute la métropole afin de structurer le mouvement sans se faire récupérer, un temps en non-mixité femme est prévu et annoncé sur les réseaux, ainsi qu’un système de délégation paritaire.


Lire « Commercy était motivant, structurant, porteur de perspectives » (29 janvier)


Et maintenant  ? La structuration du mouvement autour des questions anticapitalistes et de classes se met doucement en place (les slogans «  Il manque du fric  ? Faisons payer les riches  » ou «  Macron, rend l’ISF d’abord  » sont souvent entendus sur les rond-points). Après trois mois de lutte, les Gilets jaunes sont toujours en colère et continuent à refaire le monde pour plus de justice sociale et d’égalité. Mais ne nous arrêtons pas là. Nous voulons que les choses changent aussi pour nous les femmes, pour enfin vivre dans un monde plus juste. Débarrassons-nous de la domination masculine  ! Abolissons le patriarcat  !

Lucie (AL Amiens)

[1] Observatoire des inégalités – INSEE données 2015.

[2] Observatoire des inégalités – « Un tiers des personnes en temps partiel souhaiteraient travailler plus » – 20 janvier 2017

[3] Observatoire des inégalités – Ministère du Travail données 2013

[4] Observatoire des inégalités – INSEE – enquête emploi du temps 2009-2010.

[5] Enquête Gilets jaunes, réalisée auprès de 166 personnes les 24 novembre et 1er décembre, « Gilets jaunes : une enquête pionnière sur la révolte des revenus modestes », Le Monde du 12 décembre 2018.

[6] « Comme par exemple le 28 novembre 2018 sur LCI dans l’émission « Gilets Jaunes La Grande Explication »

http://www.alternativelibertaire.org/?La-colere-des-femmes-en-jaune

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