Nouvelle-Calédonie : Un Caillou dans la chaussure coloniale !

Cinquante ans après la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France, le pasteur protestant et ethnologue Maurice Leenhardt débarque en 1902 sur le Caillou. Le maire de Nouméa lui demande : « Que venez-vous faire ici ? Dans dix ans il n’y aura plus un seul Kanak ! »  En effet d’une population estimée à environ 55 000 individus en 1853, il n’en reste que la moitié, 27 000 ! Et le pouvoir colonial escomptait que la question kanak « se règle d’elle-même », enfin pas vraiment sur fond de massacres, de maladies, de désespoirs.  A l’époque des «événements» des années 80, la nation kanak comptait environ 60 000 âmes ; aujourd’hui elle compte plus de 100 000 personnes, et fières de l’être, quelle victoire en soi !

Devant le danger du « réveil kanak » des années 60-70, la politique de peuplement est relancée par la fameuse circulaire Messmer de 1972 déclarant que « à long terme, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire ». Cela a certes abouti à ce que les Kanak ne représentent plus que 39 % de la population totale du Territoire, mais forts d’une  revendication indépendantiste depuis 1977.  Le projet était de pouvoir piéger les Kanak par un soi-disant référendum d’autodétermination où, dans le cadre d’un corps électoral sans cesse remanié les votants du peuple premier allaient se retrouver minoritaires vis-à-vis des votants non-kanak. Et  les tenants du statu quo colonial espéraient que le rejet massif de la souveraineté lors de ce référendum allait en «purger» définitivement la revendication.

Mais avec les  maigres 56 % du rejet de la souveraineté, les anti-indépendantistes se sont retrouvés avec la gueule de bois sans même avoir pu faire la fête. Alors que certains comme Philippe Gomès déclarait que le 4 novembre allait enfin absoudre la prise de possession autoritaire de 1853 « en présence française démocratiquement choisie » ; pendant que d’autres se préparaient à demander le retrait de la Nouvelle-Calédonie de la liste des territoires à décoloniser de l’ONU.

Las ! Avec les 43 % de votes pour la souveraineté, comprenant aussi l’apport en progression de voix d’autres communautés, la nation kanak  – majoritairement représentée par les différentes composantes du FLNKS – s’est rappelée à leur bon souvenir avec éclat, y compris par une mobilisation de sa jeunesse qui en a surpris jusqu’aux dirigeants indépendantistes qui l’avaient par trop abandonnée, tout à leurs activités institutionnelles éloignées de la base.  D’autant que, dans le monde kanak, on y vote pour la communauté avant de voter pour soi. Et ce sont les perdants qui ont fêté leur « défaite glorieuse », car  le vote massif du peuple colonisé pour son autodétermination se lit à l’intérieur des résultats du référendum d’autodétermination des « citoyens calédoniens » (au sens des populations durablement établies sur le Territoire de l’Accord de Nouméa). Et la nation kanak se retrouve dans la meilleure position possible pour affronter la 2e mi-temps en 2020, voire d’éventuelles prolongations en 2022. A charge pour le mouvement indépendantiste d’utiliser la longue pause  pour retrouver les chemins de l’unité avec ses éléments les plus radicaux à la fois socialement comme l’USTKE-PT et culturellement comme les « autochtonistes » rappelant utilement aux uns comme aux autres que « le développement n’est que l’occidentalisation du monde », et qu’une voie kanak doit rester vivante. Ces bons résultats de 1ère mi-temps obligent le mouvement à se recentrer sur les problèmes économiques et sociaux et sur la jeunesse, tout en accentuant son ouverture aux autres communautés, de façon à transformer l’essai à la 2e mi-temps. Certes les indépendantistes risquent d’être obligés de rassurer les autres communautés en s’engageant sur des relations maintenues avec la France au grand dam des anticolonialistes purs et durs. Deux ou quatre ans  pour gagner les 18 000 voix d’écart n’est pas un objectif impossible à partir des réserves du camp kanak lui-même, des cousins océaniens, des jeunesses des autres communautés, et de l’absence d’alternative en face si ce n’est le statu quo colonial plus ou moins déguisé.

En fin de compte un vrai référendum d’autodétermination réservé aux seuls Kanak et aux quelques dizaines de milliers « victimes de l’Histoire » aurait été gagné, mais pour aboutir à une situation où les communautés non-kanak qui ne sont pas prêtes à quitter le pays se seraient raidies, voire plus dans un face-à-face frontal, dans un mauvais rapport de force et avec une France qui n’est pas prête non plus à perdre ses intérêts dans le Pacifique. Peut-on d’ici postuler pour la politique du pire !

En fait, malgré les vents contraires,  les coups tordus à venir dont celui de vouloir diluer la nation kanak dans un « peuple calédonien »,  l’équation est quasi la meilleure pour affronter la suite, avec les meilleurs atouts, en contexte,  pour aboutir à la grande case calédonienne ouverte aux autres dont la nation kanak sera le mât central. La complexité du monde kanak dans lequel la discussion et l’art de faire valoir son point de vue sont poussés à l’extrême nous donne une sacré leçon politique où il est possible de s’en sortir au mieux dans le pire contexte,  les pièges et les chausse-trappes !   Les combattants de la liberté, « aujourd’hui passés de l’autre côté du miroir », comme le disait Jean-Marie Tjibaou, ne sont pas morts pour rien ! « Le sang des morts demeure vivant ! »  La revendication demeure pour une Kanaky – Nouvelle-Calédonie souveraine !

Daniel Guerrier

 

 

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