Carlos Ghosn, l’arbre qui cache la forêt des dérives patronales Abus au sommet

 

par Olivier Petitjean

 

 

 

Carlos Ghosn, l’emblématique PDG de Renault – également PDG de l’alliance Renault-Nissan et président non exécutif de Nissan et Mitsubishi Motors – vient d’être écroué au Japon, à la surprise générale. Il est accusé d’avoir sous-déclaré ses revenus issus de l’achat et de la vente d’actions, ainsi que d’avoir utilisé les fonds de l’entreprise à des fins personnelles – en l’occurrence pour acquérir et faire rénover des villas aux Pays-Bas, en France, au Liban et au Brésil. Aussi bien Mitsubishi que Nissan ont annoncé la tenue de conseils d’administration extraordinaires pour le démettre de ses fonctions. En France, Renault a confié provisoirement la direction opérationnelle au numéro 2 du constructeur, Thierry Bolloré.

Au-delà des fraudes présumées, le cas de Carlos Ghosn est surtout le reflet exacerbé de dérives au sommet des grandes multinationales. Dérives en termes de rémunération et de privilèges, tout d’abord : le patron de Renault figure depuis des années parmi les mieux payés du CAC 40 (avec ceux de Technip, Sanofi, L’Oréal, LVMH et LafargeHolcim). Nous avions ainsi calculé qu’il fallait 206 années à un salarié de Renault, au salaire moyen pratiqué par le groupe, pour gagner ce que perçoit leur grand patron [1]. Ce qui fait de Renault l’un des groupes les plus inégalitaires en échelle de salaire.

À sa rémunération en France en tant que PDG de Renault, s’ajoute à celles liées à ses fonctions au sein de Nissan, Mitsubishi et de l’alliance Renault-Nissan, dont le siège est aux Pays-Bas. Les rétributions totale de Carlos Ghosn avoisinent les 12 à 15 millions d’euros tous les ans. Des chiffres qui dépassent très largement le niveau de rémunération patronale pratiqué au Japon.

Dérives aussi en termes de transparence de ces rémunérations ensuite. Ce n’est que depuis quelques années que la publication des rémunérations des dirigeants des grandes entreprises cotées à la Bourse de Paris est à peu près standardisée et inclut les rémunérations sous formes d’actions et d’options (sur les rémunérations patronales du CAC40 en 2017, lire l’étude que nous avons réalisée dans le cadre de notre « véritable bilan annuel des grandes entreprises françaises : Les patrons du CAC40 ont gagné en moyenne 4,68 millions d’euros en 2017.). Mais des zones d’ombre subsistent, par exemple dans le calcul des rémunérations en actions ou des avantages en nature, ou d’autres formes de paiements cachés (voir un exemple ici).

« Côté obscur » du pouvoir patronal

Dans ce domaine, l’impunité continue à être la règle. La généralisation progressive du « say on pay » – le droit des actionnaires de se prononcer sur la rémunération des dirigeants – ne signifie en rien que ces rémunérations soient désormais sous contrôle des diverses parties prenantes de l’entreprise et encore moins de la société dans son ensemble. En 2016, le package de rémunération de Carlos Ghosn avait été refusée par l’Assemblée générale des actionnaires de Renault, du fait notamment de l’opposition du gouvernement français. Il n’en avait pas moins été finalement validé par le conseil d’administration du groupe automobile.

Enfin, le cas de Carlos Ghosn est aussi emblématique de la personnalisation à outrance de la direction des grandes multinationales. Il a cultivé sa réputation de « cost killer » et de sauveur, présidant seul à la destinée de près d’un demi-million de salariés de par le monde, jusqu’à faire l’objet d’une quasi vénération au Japon. Il a aussi fait en sorte de rester le garant incontournable de l’alliance Renault-Nissan, ce qui lui a permis de maintenir sa position en dépit de scandales comme celui des cadres licenciés en 2011 en raison d’accusations fabriquées d’espionnage au profit de la Chine. Cette alliance apparaît aujourd’hui fragilisée. La partie française craint notamment un rééquilibrage de l’alliance en faveur de Nissan.

« C’est un problème que tant d’autorité ait été accordée à une seule personne. (…) C’est un côté obscur de l’ère Ghosn », a déclaré Hiroto Saikawa, intronisé directeur général de Nissan par Carlos Ghosn lui-même il y a un an, et soupçonné par certains d’avoir mis en scène l’arrestation de son ancien mentor pour renforcer les intérêts japonais au sein de l’alliance. Rien ne dit que la chute de Carlos Ghosn change grand chose aux problèmes de fond.

Olivier Petitjean

Photo de Carlos Ghosn : CC Norsk Elbilforening

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