Compteurs connectés et vie privée

Tous les logements français vont bientôt être concernés par le remplacement – gratuit – de nos compteurs classiques par des compteurs «intelligents». Dispositifs polluants, les compteurs connectés sont surtout un accès direct à des données personnelles qui représentent un énorme marché.

 

Cela débutera avec les compteurs électriques, le bien connu Linky (EDF-ENEDIS), dont la mise en place en France est estimée à 5 milliards d’euros à l’horizon 2020 ; ensuite viendront les compteurs à gaz Gazpar (GrDF-ENGIE) ; et à plus long terme les compteurs d’eau avec des compteurs connectés type Consospy. Tous seront reliés à Internet par ondes électromagnétiques, c’est-à-dire sans fil, et donc interrogeables à distance en permanence, avec toutes les ondes additionnelles afférentes et des milliers d’antennes-relais nouvelles.

Non à la société Big Brother !

 

Parmi les risques induits par ces nouveaux compteurs connectés, il en est un peut-être  moins connu mais plus dangereux à terme : il s’agit de leur capacité à «espionner» en permanence les habitudes de vie et de consommation de chacune et chacun, et l’accumulation de données personnelles qui en résulte. En effet, le marché mondial des données personnelles est en pleine expansion, c’est le nouvel « or noir » de l’économie numérique Web 2.0 du XXIe siècle. Ces données sont la base du modèle économique des géants surnommés les «GAFAM» (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) – tous étatsuniens -, suivis de leurs petits frères, les NATU (Netflix, AIRBnB, Telsa, Uber), etc., car elles permettent de «cibler» au mieux tout consommateur, pour quelque produit ou activité que ce soit.

Ces données sont collectées en permanence dans d’immenses Big Data centers, et des sociétés spécialisées, les Data-brokers (actuellement 270 dans le monde), se chargent du commerce mondial des fichiers de données personnelles sur la base de la « Valeur vie client » (VVC). Cette valeur correspond à la somme des profits attendus en moyenne sur la durée de vie d’un client type. Pour l’Union européenne, la valorisation de l’ensemble des  données personnelles et de l’identité de chacun et chacune a été évalué pour toute sa population à 315 milliards d’euros en 2011 par le Boston Consulting Group (BCG), et l’estimation pour 2020 atteint 1 000 milliards de dollars compte tenu de la croissance de l’économie numérique. A eux seuls les GAFAM représentent 95 % du marché des données personnelles.

 

Marchandisation de l’intime

 

Si la «valeur» des données basiques d’un individu (âge, sexe, adresse) ne se situe qu’autour de 1 euro sur le marché mondial, il n’en va pas de même des données plus fines concernant le profil des consommateurs et consommatrices. D’après l’étude Trend Micro de l’Institut Ponemon de 2015, actuellement un individu vivant  dans « le monde occidental » (Etats-Unis, Union européenne, Japon) «vaut» en moyenne près de 300 euros sur le marché mondial des échanges de données personnelles. Et la moyenne mondiale est estimée à environ 18 euros par individu. Parmi les données fines, on relève : les origines, le niveau d’éducation, la situation maritale, le nombre d’enfants, la profession, les revenus, les habitudes de vie quotidienne, la possession de smartphones, les consommations diverses (tabac, alcool, et donc eau, gaz et électricité), les centres d’intérêt, les problèmes de santé, les éventuelles insomnies…

Et tout est bon pour assurer la collecte, à tel point qu’aujourd’hui tout un service semi-occulte de La Poste participe, par la revente de données, à la bonne santé financière de l’entreprise. Dans ce contexte, les compteurs connectés sont une véritable aubaine, et ils précéderont de peu les futurs appareils électroménagers «intelligents» (c’est-à-dire eux aussi connectés) ainsi que les achats «intelligents» (c’est-à-dire «pucés» et interrogeables à distance), tel votre paquet de café de votre marque préférée interrogé dans votre placard par un géant de la distribution.

Peut-on s’opposer à ces changements ? En théorie non, pour la simple raison que ni notre compteur électrique ni notre compteur à gaz ne nous appartiennent, ils sont la propriété de la commune ou de la communauté de communes. Mais en indiquant clairement la mention « propriété privée » sur votre porte, vous empêcherez d’éventuels poseurs sous-traitants d’ENEDIS de vous changer votre compteur électrique actuel y compris à votre insu, charge à vous de manifester par ailleurs officiellement, individuellement et collectivement, votre refus. Et la jurisprudence déjà existante vous sera d’une grande utilité. Pour les compteurs d’eau, ils nous sont loués, pour des tarifs lisibles sur nos factures et certes minimes, mais à des millions d’exemplaires. Le bailleur en est soit la société (privée) délégataire du service public de l’eau (parmi les 3 grands : Véolia – et c’est le cas pour Céret -, ENGIE-Suez, Saur), soit la commune en cas de régie municipale. Si bien que seule une délibération municipale peut empêcher le remplacement de nos compteurs.

Au début  juin 2018,  d’après la plateforme POAL, 534 communes ont voté une telle délibération (dont Lyon, Aix-en-Provence, Caen, Saint-Denis, Valence…). Pour les Pyrénées-Orientales, 15 communes ont déjà fait de même (dont Ille-sur-Têt pour la plus grande). Une décision nationale de refus comme en Allemagne et en Belgique peut aussi faire l’affaire. Certes, des voix comme celle de la Ligue des droits de l’homme se font entendre pour demander à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), autorité française de contrôle en matière de protection des données personnelles, de vérifier le respect du « pack de conformité » proposé par EDF en ce qui concerne le Linky par lequel la société s’engage à ne pas diffuser vos données personnelles ; et elles demandent un moratoire sur le déploiement actuel des Linky tant que des contre-feux concrets et efficaces ne sont pas mis en place. Mais le problème est que toutes ces données seront irrémédiablement stockées, et qu’un simple changement législatif pour les rendre «vendables» du jour au lendemain. L’« intelligence service » est un piège malsain, refusons la surveillance et la marchandisation de nos vies.

Daniel Guerrier, abonné à l’eau, au gaz et à l’électricité

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