« J’ai perdu deux frères à cause de la police »

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#JusticePourSelomEtMatisse
paru dans lundimatin#127, le 23 décembre 2017

Vendredi 15 décembre dernier, alors qu’ils fuient un contrôle de police, quatre jeunes sont percutés par un TER reliant Lille à Dunkerque. Selom (20 ans), meurt sur le coup, Matisse (18 ans) est mort lundi dernier à l’hôpital ; deux autres, Ashraf et Aurélien, s’en « sortent » plus ou moins. Dès le lendemain, des voitures brûlent à Caulier. Lundi dernier avait lieu une cérémonie d’hommage à Lille-Fives et une marche blanche aura lieu samedi 23 décembre. Alors que la presse locale s’est empressée d’évoquer un simple « accident », nous publions ici un article qui fait le point, moins naïvement, sur la situation, en se servant notamment du témoignage d’Aurélien dont on peut trouver un extrait ici. « Accident », « bavure », « assassinat », rien n’y fait, aucun mot ne convient ici car ils ramènent à chaque fois la situation à ce qu’elle a d’habituel quand il faudrait apprendre à ne plus accepter, d’aucune manière, le sort que la police réserve à ceux qu’elle réprime.

Très tôt dans la journée de samedi, on pouvait déjà lire ou entendre dans les journaux locaux et nationaux au sujet d’un « accident » que « quatre jeunes auraient percuté un TER ». La Voix du Nord, et autres charognes détentrices d’une carte de presse probablement tirée d’un paquet surprise remis par la préfecture, s’avancent, et expliquent non sans une sérénité pour le moins indécente, que les « jeunes » – cette fameuse expression réifiant des individus complets à leur âge – auraient choisi de prendre un « raccourci » et se seraient ainsi fait faucher par un TER reliant Lille à Dunkerque. Pourtant, le soir même, plusieurs voitures sont incendiées sur la place de Caulier, et dans ces flammes commence à naître ce qui sera considérée comme une rumeur tout le week-end dans les médias : une intervention de police serait à l’origine du drame.

Retour sur les événements : nous sommes vendredi soir, dans le quartier de Caulier, quartier populaire de Lille, coincé entre Fives et la gare. Aux environs de 20h40, les quatre amis – ne dérangeant personne – craquent un joint. Soudain, six policiers – dont on ignore encore s’ils sont des CRS ou des membres de la BST – apparaissent dans l’obscurité de la nuit naissante, matraques à la main. C’en est trop pour les quatre garçons, qui décident de s’enfuir. Ils escaladent un muret, et arrivent sur la voie ferrée – mais il est déjà trop tard. Un train régional surgit, et les aspire. Selom meurt sur le coup, Matisse succombera de ses blessures dans l’après-midi de lundi à l’hôpital. Aurélien et Ashraf s’en sortent saufs, mais néanmoins sérieusement blessés et choqués. L’affaire relève donc d’un schéma déjà bien huilé et régulier au sein de la police : si cette histoire n’est pas sans nous rappeler celle de Zyed et Bouna, c’est qu’elle est particulièrement symptomatique d’une trame que l’on connaît trop bien, celle de la course-poursuite pour éviter un contrôle se terminant mal.

Causes et conséquences étant inévitables, une émeute a en effet lieu dans la soirée du samedi. Le lendemain matin, curieuse scène de vie locale, les aficionados du marché dominical eurent l’occasion de vagabonder entre diverses carcasses de voitures calcinées, dont les médias – à tout niveau d’indépendance ou d’appartenance à un groupe privé – se servirent esthétiquement à l’aide de gros plans tout aussi détaillés qu’exotisants ou inutiles. Comme si de 1998 à maintenant, rien n’avait changé : « la marchandise de la révolte, ça passe bien à la télé et dans le format tabloïd, pourvu que la chorégraphie soit bonne. Que ce soit organisé, quoi » (Tiqqun 2).
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Se multiplient ainsi alors les articles et autres déclarations : sur les réseaux sociaux, tout le monde y va de son petit commentaire, les journalistes et les membres du personnel politique aussi. Pourtant, au centre de cette tragédie, et des discours qui l’entourent, l’on remarque une absence. Une absence cruciale même, celles des habitants – les deux rescapés et leurs amis. À aucun moment, durant les premiers jours de cette affaire, leur voix, et donc leur version des faits, ne sera rendue publique. Pourtant, parallèlement, une voix qui sera quant à elle bien retransmise, se révèle – pas si curieusement que cela – être celle du procureur de la république. Thierry Pocquet du Haut-Jussé (en entier s’il vous plaît), quant à lui, pourtant peu habitué à communiquer publiquement, dément donc totalement cette « rumeur ». Pour lui, aucun doute : il s’agit d’un accident.

Une version qui ne tiendra pourtant pas très longtemps debout. Lundi dernier, à 20h45, était organisé un rassemblement en soutien aux familles de victimes, et en leur mémoire. Au cours de ce rassemblement, sur la place de Fives, c’est la version d’Aurélien, une des deux victimes, qui va alors s’imposer en faisant table rase de toutes les rumeurs ou spéculations médiatico-policières. Par la suite, dans un témoignage – très touchant – qu’il réalisera avec les équipes de France 3, il revient encore une fois sur la soirée du vendredi, et met en lumière la responsabilité des fonctionnaires de police.
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Mais ce que l’on peut apprendre de cette affaire, outrepassant ainsi le simple stade de l’indignation, c’est qu’elle est symptomatique d’une gestion politique territoriale à plusieurs vitesses. En effet, guère plus d’un kilomètre ne séparent les lieux des faits et les cantines bio des startuppers du quartier prétendument européen de la métropole. Entre ces deux quartiers, un monde à part entière. À Fives et à Caulier, la police, on la connaît bien. Depuis des mois se perpétuent et se multiplient contrôles au faciès et violences gratuites de la part de la maréchaussée. C’est également ce que déclare Aurélien, face caméra. Du plan « anti-drogue » de Martine Aubry, commencé l’an dernier et mobilisant plusieurs unités de CRS, à la lutte « anti-rodéo », nouveau fétiche mystifié des politiques publiques de ces quartiers, tout était comme fait pour qu’une telle tragédie prenne lieu. Quadrillage constant, guerre de position en stationnant des journées durant sur les places de nos quartiers comme pour nous déposséder de notre capacité à utiliser notre espace public, surveillance accrue et même bientôt : le retour de la police de proximité, sur demande spéciale de notre maire à Gérard Collomb. C’est aussi et surtout cela le quotidien de Fives et de ses habitants. Et ça continue : en plus du drame ayant coûté la vie à Selom et à Matisse, dimanche dernier, Mounir, jeune homme du quartier, s’est pris six mois de prison ferme. Mais de quoi l’accuse-t’on ? Les policiers présents sont formels. Il aurait dit « ah voila les assassins », à l’approche d’une patrouille de CRS. Jugé en comparution immédiate, et mis sous les barreaux, l’histoire de cet homme n’a rien d’étonnant, et ne fait que mettre en exergue la grammaire répressive de nos politiques. Toutes nos pensées vont d’ailleurs à ce jeune homme, ainsi qu’à tous ses proches, famille et amis.

Dans le quartier, petit à petit, la vie reprend son cours. Enfin, la vie, plutôt une sorte de galère au quotidien, où la débrouillardise et le sens de la solidarité prennent lieu et place. Un quartier dans lequel on peut vivre une descente de police chez un coiffeur, ou voir la BAC s’enfermer dans un appartement privé pour réaliser une interpellation, pensant qu’il s’agissait des « pièces communes d’un immeuble ». Ici, pas ou peu de gros blocs d’immeubles mornes comme sont dépeints dans nos imaginaires inconscients les quartiers populaires. Les briques bornent l’horizon, et la rue Pierre Legrand, au centre du quartier dans son instance de flux reliant l’intérieur de Lille à sa banlieue périphérique, semble sans fin. Les révoltes ici sont rares, et il n’est pas rare que même un lillois ne sache pas localiser le quartier sur une carte. Quartier symbole de la désindustrialisation, de la métropolisation & du parcage des populations précarisées, Fives & Caulier semblent bien oubliés par la mairie, qui ne s’intéresse à elle que pour y traiter la question de cette fameuse « insécurité ». Mais pourtant, c’est au sein de Fives que l’on ressent le plus de solidarité. Beaucoup plus, du moins, que dans certains quartiers du centre. Se mélangent et s’agrègent collectivement, dans l’altérité, des formes de vies éparses et, tout du moins le plus généralement, peu inclines à se normaliser vis à vis du pouvoir.

Une banderole faite-mains est toujours accrochée à un arbre sur la petite place Deygeter. Les tags appelant François Savary et Philippe Vancour – qui qu’ils soient – à « niquer » leur mère, disparaissent aussi vite qu’apparaissent des petits « S-M <3 » peints à la bombe. Le père de Selom, informaticien de profession, a annoncé son projet de mettre en place un site internet qui permettraient de signaler une violence policière en ligne, afin d’être pris en charge et soutenu par un avocat. Si les esprits sont plus sereins depuis les appels au calme de la mère de Selom, la volonté de faire justice aux deux enfants du quartier se lit toujours sur toutes les lèvres. Une marche blanche est organisée samedi matin, et reliera l’Avenue des Lilas à la Place Degeyter, en souvenir des deux garçons, et pour que la vérité éclate. dreaueyx4aixu0m-55d5e.jpg

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