Castro, non merci !

26 novembre 2016 par Floréal

Au mois de mai 1961, un mois après la tentative d’invasion de Cuba, épisode connu sous le nom de « débarquement de la baie des Cochons », paraissait dans « Le Monde libertaire », organe de la Fédération anarchiste, un article stupéfiant de bêtise (1), signé Ariel, tout à la gloire du socialisme en uniforme sauce castriste. Dans le numéro suivant de cette même publication, Gaston Leval (2), qui avait été mis en cause dans l’article d’Ariel pour ses positions critiques vis-à-vis de l’orientation prise alors par la révolution cubaine, lui répondait dans un texte remarquable, « Réplique sur Cuba ». A l’heure où ce qui reste de fidèles staliniens et d’idolâtres marxisants pleurent la mort du dictateur cubain, il est bon de se souvenir que dès le lendemain de la prise de pouvoir de Castro à La Havane, certains observateurs libertaires faisaient montre d’une solide lucidité. C’est cet écrit de Gaston Leval que je me fais un plaisir de reproduire ici.


RÉPLIQUE SUR CUBA

Je viens de lire l’article que le collaborateur de ce journal, qui signe Ariel, a publié sur la révolution cubaine, maintenant transformée en contre-révolution totalitaire, comme écrivait récemment notre camarade Fidel Miro dans un Solidaridad obrera de Mexico, comme le dénoncent la majorité des journaux anarchistes d’Amérique centrale et du Sud, et nos camarades nord-américains, qui sont en contact avec les faits et ne se montrent pourtant pas tendres envers ce qu’ils appellent l’impérialisme capitaliste de leur pays.
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Gaston Leval.

Ariel recommande à ses lecteurs la revue Esprit, que l’on sait être une publication catholique « progressiste », très orientée vers Moscou, et avec laquelle Albert Camus eut de sérieux démêlés. Il recommande la lecture de Bohemia, éditée par l’appareil de propagande castro-communiste, et qui n’est qu’une mauvaise doublure de la véritable Bohemia tant aimée des Cubains, dont le directeur, qui avait livré bataille contre Batista et défendu Castro à cette époque, a dû maintenant partir en exil. S’il cite un auteur-voyageur, il se garde bien de confronter les affirmations de cet auteur avec celles de nos camarades ou de gens mieux informés que lui. Et rappelons-nous qu’il y eut des milliers de voyageurs de ce genre pour vanter les merveilles du régime stalinien, et nous traiter de contre-révolutionnaires, jusqu’au moment où Khrouchtchev lui-même se chargea de les démentir…
Plus encore : selon Ariel, il y a bien des partis politiques, mais le peuple les dédaigne, car il est avec Castro. Mais pourquoi ne nous dit-il pas qu’il y a surtout le Parti communiste, appelé Parti socialiste populaire, qui a une existence officielle, et est le véritable maître de la situation dans tous les domaines : politique, économique, administratif, militaire et policier ? Pourquoi taire cette réalité essentielle contre laquelle déjà se dressaient nos camarades cubains il y a plus d’un an ? Pour ma part, je considère que cela est tromper ses lecteurs par omission.
Naturellement, Ariel ressasse tout ce que disent les communistes chez qui, directement ou indirectement, il puise sa documentation, contre les Américains du Nord. Les problèmes de l’Amérique du Sud sont autrement compliqués que ce que représentent les schémas sommaires qu’on nous fournit. Mais ces schémas ont la vertu d’être facilement compréhensibles pour les âmes simples. Surtout, ils servent la propagande totalitaire moscovite en attaquant continuellement les États-Unis. Or, non seulement j’affirme qu’en approfondissant les choses on s’aperçoit qu’elles sont bougrement plus compliquées, mais d’autres camarades d’Amérique du Sud, de mes amis, l’affirment aussi, et non sans raison. Mais ceci est une autre histoire, comme dirait Kipling.
Ce qu’il m’intéresse surtout de dire, c’est qu’il est odieux d’affirmer que la lutte sanglante de Castro et des communistes à Cuba est l’œuvre de misérables, de traîtres ou de vendus. On n’a pas le droit de calomnier et de salir ainsi des hommes qui se sont déjà battus contre Batista, qui ont bravé la mort, et la bravent encore pour la liberté. Là encore, Ariel répète automatiquement ce que disent les communistes dont Castro est devenu un instrument car il ne pouvait que s’appuyer sur eux pour implanter sa dictature. C’est ce que démontre, entre autres auteurs, Yves Guilbert dans son livre magnifique Castro l’infidèle (3), qui ne fait que confirmer ce que savent ceux qui ont suivi impartialement l’évolution des faits à Cuba, après avoir applaudi, comme le firent les Cahiers du socialisme libertaire, le triomphe de Fidel Castro et de ses compagnons de lutte.
Ainsi le résultat a-t-il été que, le 2 mai dernier, Cuba est devenue la première « République démocratique populaire » du continent américain. C’est-à-dire le premier État soi-disant communiste et certainement totalitaire de cette partie du monde.
Cela doit suffire, me semble-t-il, à éclairer la lanterne de qui veut vraiment y voir clair, car c’est l’aboutissement d’une évolution rapide, mais tenace, dans un sens bien déterminé.
On reste confondu devant les affirmations, du genre de celle où Ariel dit que, loin d’asservir les syndicats, Castro, au contraire, les a créés. Cela prouve avec quel sérieux il se documente, car le mouvement syndical, et syndicaliste, existe à Cuba depuis le début du siècle ; à la chute de Batista, la majorité des travailleurs des villes appartenaient à de puissantes organisations ouvrières, mais comme ils ne s’inclinaient pas facilement devant Castro, on a eu recours à la tactique traditionnelle des communistes et des fascistes : créer apparemment des syndicats nouveaux, pour éliminer les récalcitrants.
Pour Ariel, je commets une « faute morale » en dénonçant la tournure prise par le nouveau régime cubain. Il faut donc admettre comme bonne la suppression de tous les journaux, de toutes les publications non communistes, l’étranglement de la presse, qui ne se soumet pas à la dictature totalitaire, les persécutions contre ceux qui défendent la liberté, le droit de réunion, d’association, de pensée et d’expression de la pensée, la fermeture des centres culturels libres, l’investissement des syndicats et des véritables coopératives. Quant au fait que les partis politiques n’existent plus, cela ne justifie nullement que la liberté y ait gagné. D’abord, répétons que le Parti communiste, qui a maintenant tout en main, existe et domine tout, avec les « techniciens » russes, tchécoslovaques, chinois, allemands de l’Est, et ajoutons que quand la disparition de ces partis est accompagnée, comme c’est le cas, de la disparition de tout ce qui est libre ou libertaire, soit en essence, soit dans sa définition doctrinale, c’est se moquer du monde qu’affirmer que l’étape actuelle de la révolution cubaine conduit à un régime libertaire.
J’ai dans mes articles publiés dans les Cahiers du socialisme libertaire, qu’Ariel attaque, donné des éléments de preuves qui justifiaient mes affirmations. J’ai, par exemple, cité la circulaire qui nous a été envoyée par des camarades mexicains qui sont allés sur place et nous ont demandé instamment de « ne pas citer, dans nos écrits, le nom de camarades cubains pouvant nous renseigner, car il y va de leur liberté, et même de leur vie ». Cela suffit pour résumer l’état de choses qui règne dans l’île malheureuse. Mais Ariel n’en tient pas compte, comme il ne tient pas compte du fait que les enfants sont militarisés dès l’âge de sept ans, et reçoivent, dès le même âge, des cours de formation marxiste, qui sont étendus à toute l’armée et aux milices.
Mais c’est pour des hommes comme lui que notre camarade Marcelo Salinas écrivait, dans le numéro de février de Solidaridad gastronomica, la dernière publication libertaire cubaine qui vient de disparaitre, un article intitulé : « ¡ Dan ganas de escupir ! » (« Cela donne envie de cracher » – sous-entendu : de dégoût !).
« Plus d’un de ceux à qui je me réfère ont l’audace de pontifier de loin sur ce qu’ils ignorent, de juger l’attitude de ceux qui se trouvent au cœur des faits et qui peuvent ainsi les connaître : et ils ne sont pas peu nombreux ceux qui vont, de faux pas en faux pas, de conseil en conseil, jusqu’à préconiser une alliance entre nos forces et les forces du plus grand ennemi que la liberté et le droit individuel aient jamais eus dans l’histoire humaine. »
Je rappelle que Marcelo Salinas, vieux militant libertaire avec qui j’étais en relations (et je dis j’étais, car plus personne ne peut échanger de correspondance avec nos camarades cubains), non seulement dirigeait Solidaridad gastronomica, mais est secrétaire général de la Fédération libertaire cubaine, maintenant réduite au silence.
Et entre le témoignage des staliniens et de leurs instruments, et celui de mes camarades, je m’arrête d’abord à ce dernier. Du moins j’en tiens compte.
Ariel prétend que l’on instaure à Cuba un socialisme populaire. Pour lui, qui ne semble pas connaître plus les doctrines sociales dont il s’occupe que les faits qu’il commente, « nationaliser » tout par l’organisme étatique gigantesque qui s’appelle INRA, c’est instaurer la socialisme ! Les « coopératives » cubaines sont aussi socialistes que les kolkhozes russes. Nos auteurs ont toujours proclamé, avec raison, que le capitalisme d’État était pire que le capitalisme privé, car en plus d’exploiter il tue la liberté, et toute possibilité de défense. Mais cela, Ariel l’ignore encore. Du moins a-t-on le droit de le supposer. Sinon, ce serait pire.
Il ne suffit pas d’exproprier le capitalisme privé, les grands propriétaires terriens, et de distribuer des armes au peuple pour instaurer le socialisme. Il ne suffit pas non plus d’avoir le peuple derrière soi. Peron avait le peuple argentin avec lui. Il l’a encore. Tout démagogue habile peut entraîner les masses. Il s’agit de savoir où il les mène.
Pour le moment, à Cuba, on les a menées à un État totalitaire. On ne nous persuadera pas que ce soit le chemin de la libération des hommes.

Gaston Leval
(juin 1961)

P. S. : Un exemple de la façon dont Ariel « reflète » la pensée d’autrui. Il écrit : « Il est très dangereux d’assimiler Castro à Hitler et Mussolini, surtout au moment où l’existence même de la révolution cubaine est menacée. » Or je n’ai fait de comparaison que quant aux moyens que des démagogues (Hitler, Mussolini, Peron, tous les dictateurs d’Amérique latine) ont employés pour entraîner les masses. Ce n’est pas faire de Castro un Hitler ou un Mussolini, comme le commentaire l’insinue. Un petit Staline ? De plus, mon article [4] est paru un mois et demi avant les événements cubains.

[1] « La révolution cubaine en péril ».
[2] Biographie de Gaston Leval.
[3] Édition de La Table Ronde.
[4] In Cahiers du socialisme libertaire.

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