État d’urgence : « Une perquisition de fada »

paru dans CQFD n°145 (juillet-août 2016), rubrique Actualités, par Jean-Baptiste Legars, illustré par Yohanne Lamoulère


Responsable d’une mosquée et suspecté « de radicalisation », Abdelkader Aziz a subi avec sa famille une perquisition administrative aussi brutale que matinale. À part un vieux fusil cassé et quelques munitions, la police a fait chou blanc. Elle cherchait un sournois terroriste. Nous avons trouvé un Marseillais en verve.

1-275.jpgPhoto de Yohanne Lamoulère. JPEG Son fils assure avoir reçu deux ou trois gifles alors qu’il était menotté, un policier assis sur son dos. Abdelkader Aziz, lui, se serait retrouvé avec un canon de fusil sur la tempe. Sa femme, ses filles – dont une est atteinte d’un cancer – et son petit-fils ont eux aussi été sortis du lit manu militari. C’était le 20 janvier dernier, lors d’une perquisition administrative d’un autre monde. L’ordre ? Il venait du préfet de police de Marseille. Le cadre ? L’état d’urgence. À 6h du matin, la porte de leur appartement de la cité des Oliviers, dans le 13e arrondissement, a cédé sous les coups d’une quinzaine de policiers sérieusement enfouraillés. « Ça, une perquisition administrative ? Oh, non, ce n’était pas une perquisition administrative, ça. C’était une perquisition de fada ! », a tempêté plus tard Abdelkader Aziz en présence de son avocate, Me Frédérique Chartier. L’expression fleure bon le Marseillais pure souche. Effectivement, ce monsieur est né il y a cinquante ans dans le quartier de la Belle-de-Mai. Et il le revendique : « Les gens croient que, parce qu’on fait la prière, on est des fous furieux. Mais on est comme tout le monde, on est des pères de famille avant tout. On est différents, mais on est français. Enfin, français… Moi, je suis marseillais. Je suis musulman marseillais ! »

Et d’expliquer que son père a vu le jour à Oran, qu’il a traversé la Méditerranée à 12 ans… « Il a fait quelques allers-retours, puis il est reparti habiter au bled. Mais c’était la France là-bas aussi, il n’y avait pas besoin de papiers ! Quand il s’est installé à Marseille, il était pêcheur de sardine, il portait le poisson à La Criée, quai de Riveneuve. J’ai fait ça aussi, moi, plus grand, on descendait pêcher au lamparo. Mais la Criée avait fermé, on livrait à Saumaty. »

Les autorités pensaient avoir attrapé un gros poisson… Résultat de ce coup de filet dans l’eau : un vieux fusil cassé appartenant au père d’Abdelkader, quelques munitions d’époque et des cartouches de chasse. Dans la chambre du fils de 21 ans, des balles de calibre 7.65 dans un pot – « Je ne savais même pas qu’il avait ça, sinon je lui aurais confisqué. Il m’a dit qu’il les a depuis le collège, un truc d’ado », soutient le père. Du matériel qui a valu aux deux hommes une comparution devant le tribunal correctionnel de Marseille le 20 mai dernier pour détention d’armes et de munitions de catégorie B. Des poursuites pour faits de terrorisme ? Aucune.

Mais qu’est-ce qui a motivé cette intervention musclée dès potron-minet ? Abdelkader Aziz, responsable de la mosquée de son quartier, est suspecté par le préfet d’être « un individu inscrit dans un processus de radicalisation, susceptible d’être en relation avec des individus radicalisés ou en voie de radicalisation et pour lequel il existe des raisons sérieuses de penser que le comportement constitue une menace pour l’ordre et la sécurité publique. » En contact avec des « individus radicalisés ou en voie de radicalisation » ? « Après la perquisition, ils nous ont amenés au commissariat, avec mon fils. Les policiers m’ont demandé si je connaissais Daech, j’ai répondu : “Je les vois à la télé, comme tout le monde. Les seuls terroristes que je connaisse, c’est vous !” »

En effet, ça l’a un peu remué, cette descente de police. « Des fois, je me réveille en sursaut. Et puis, j’ai du mal à fermer la porte de chez moi, j’ai envie de la laisser ouverte… Je comprends que l’État ait peur des barbus, qu’il fouille, après ce qu’il s’est passé. Mais pas comme ça ! Ça se fait pas ! Quand j’ai expliqué ça à la police, ils m’ont répondu : “On ne sait pas qui est derrière la porte”. Eh bien, si on ne sait pas, on enquête ! On ne fait pas de la justice avec de la barbarie. »

Il est vrai qu’il n’est pas toujours simple de faire justice. Selon Me Chartier, les mesures de police doivent être « clairement motivées » avec des « éléments objectifs », même dans le cadre de l’état d’urgence. Or, là, le dossier est vide, complètement vide. « Aucune considération de faits n’est donnée, aucun élément circonstancié permettant d’accréditer cette allégation n’est produit, aucune indication sur les indices, aucun élément d’enquête ou de personnalité ne sont donnés », soutient l’avocate. « Secret défense », a rétorqué le parquet lorsque la bavarde a rappelé ces éléments de droit aux bons souvenirs du tribunal. Lequel a justifié la perquisition par les évènements de Paris, le 13 novembre dernier. « Mais quel rapport avec une famille marseillaise ? Les attentats, nous sommes les premiers à les condamner, on ne tue pas des mecs qui sont là, tranquilles, en train de boire un coup ! Ceux qui ont le plus à perdre, c’est nous, les musulmans ! À qui profite le crime ? À moi ? Allons… Moi, je m’en fous de ces guerres, c’est du bidon, c’est toujours les riches qui dirigent le monde, et le peuple qui se tire dessus, qui trinque. On monte les gens les uns contre les autres, les musulmans, les chrétiens, les juifs, c’est pas bon, ça. » Lancé, il poursuit de toute sa gouaille imprégnée de culture ouvrière : « Nous, on n’est pas comme ça, on a grandi dans les quartiers Nord, il y avait toutes les races du monde, nous n’avons pas grandi dans des ghettos. C’est vous qui avez grandi dans des ghettos ! »

Le jugement pour la détention de munitions est tombé début juin : 300 euros d’amende pour Abdelkader, 300 euros pour son fils. Et la perquisition a été considérée comme légale, même si elle reste non motivée. Mais cela semble monnaie courante : selon Me Chartier, Abdelkader Aziz a retrouvé chez lui, après le passage matinal des forces de l’ordre, un porte-document oublié là par mégarde, avec à l’intérieur une soixantaine de mandats de perquisition vierges. Tamponnés. Signés. Prêts à l’emploi pour justifier n’importe quoi ou presque.

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