Une infirmière de la Nuit debout : « J’allais d’urgence en urgence »

CC Andreas B. Krueger

TEMOIGNAGE – Aline*, jeune infirmière présente à la Nuit Debout, a vu de près les nombreux blessés de la manifestation du jeudi 28 avril. Une trentaine de personnes étaient mobilisées pour soigner les blessés cet après-midi-là. Elle qui a travaillé dans les urgences d’un hôpital et en réanimation décrit des scènes de panique et des blessés totalement désemparés, et donne des conseils en cas de blessure sur une manifestation.
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Un CRS bouscule un jeune homme en train de soigner au sérum physiologique une jeune femme, jeudi après-midi à Paris. Vidéo complète : https://twitter.com/Simon_Guillemin/status/726331867318878208/video/1 via @Simon_Guillemin
À droite, un CRS bouscule un jeune homme en train de soigner au sérum physiologique une jeune femme, sans raison apparente, ce jeudi après-midi à Paris. Vidéo complète : https://twitter.com/Simon_Guillemin/status/726331867318878208/video/1

« J’étais une heure avant le début de la manifestation à Denfert-Rochereau. On se rejoignait avec quelques collègues aussi ‘Street Medics’. On est des militants et on se promène dans la manif avec des trousses avec les premiers soins. Là je m’exprime en mon nom propre et ce que je dis n’engage que moi.

La manif commence et, déjà dès le début, tu sens que ça ne va pas aller, parce qu’on était encadrés sur les côtés par des cordons de CRS, au début au boulevard Arago. Ils suivent la manif en courant sur les deux côtés pour rattraper le mouvement. Moi je considère ça déjà comme une provocation, parce que quand je vois ces dizaines de flics super armés qui courent devant, derrière, sur les boulevards, t’as déjà l’impression que c’est la guerre, alors que c’est une manif légale, déposée. D’entrée, l’ambiance est dégueulasse.

Donc ça a fait râler un peu tout le monde. La manif démarre sans encombre, manif classique, slogans, on avance, on s’arrête, jusqu’à Austerlitz. Là, sas de flics à passer. Des flics à gauche, des flics à droite, tous prêts à intervenir. Les insultes fusent, il y a des affrontements qui démarrent et les flics répondent très vite, avec beaucoup de gaz, des grenades… Déjà à Austerlitz, la police scinde le cortège et en isole une partie sur le fond. Donc évidemment, les mecs dedans se défendent – c’est ma version – nassés, encerclés par des flics, qui sont violents. Puis là, ceux qui sont devant n’ont pas très peur de la police.

« Des blessés soignés à tour de bras »

Mais il faut savoir qu’à l’arrière aussi les gens ont beaucoup été indisposés dans les cortèges. J’ai vu des gens qui étaient avec des gamins. On parle souvent de ce que certains appellent ‘casseurs’, ce qui mériterait tout un débat, mais là, vu la répression qu’il y a eu, tout le monde a morflé. On a déjà soigné beaucoup de plaies, des brûlures, et les gens souffrent des gaz, ils pleurent et respirent mal. Le cortège repart. On se retrouve sur la rue Ledru-Rollin et là, pareil, il y a un nouveau mouvement de foule, des tirs, des gaz. Je suis un peu derrière et je ne sais pas ce qui se passe devant : hyper anxiogène pour tout le monde. Des gens qui reculent, des gaz qui partent, des cris, tu vois des flics en civil sur le côté de la BAC avec les matraques sorties qui poussent les gens comme ce lycéen sur leur route. Ils écartent et l’attrapent par les cheveux. Je l’ai pris en charge et j’ai vu son nez saigner.

Déjà à Austerlitz on avait déjà soigné beaucoup de gens à cause du gaz. Comme c’est suffoquant et qu’on est aveugle pendant quelques secondes, si tu n’as pas l’habitude tu peux paniquer, tu ne vois plus rien. Tu sens que ça bouge, tu entends des bruits, quand tu es dedans c’est des situations très anxiogènes pour les gens. Et même si tu es habitué aux manifs, il y a des asthmatiques qui font des crises en réaction au gaz. J’ai ramassé quelqu’un qui était tout seul, accroupi, qui ne voyait plus, qui ne savait pas ce qui se passait autour. Il fallait lui rincer les yeux, la mettre sur le côté, lui parler. Des blessés soignés au sérum physiologique, c’était à tour de bras à peine à Austerlitz.

Quand ils balancent les palets lacrymogènes, ils ne savent pas sur qui ça tombe. Et ça c’est brûlant. Quelqu’un qui le prend sur la tronche, c’est pas anodin du tout. Rue de Lyon, ça poussait derrière, les policiers repoussaient par devant, donc au milieu les gens étaient coincés. Donc c’est pareil, si tu ne gardes pas ton calme… Nous on est aussi là pour ça, on fait aussi beaucoup de psychologie dans la foule : on dit aux gens ‘ne courez pas’, ‘mettez-vous là’, pour éviter le sur-accident.

« On voyait au loin des gens qui se faisaient frapper, traîner par terre »

Ensuite, on est remontés assez tranquillement sur le boulevard Diderot. Et arrivés à Nation, moi je n’ai jamais vu ça. J’ai 35 ans, je fais des manifs depuis que j’ai 15 ans et j’ai rarement vu ça.

C’est une place circulaire avec un terre-plein central, les cortèges arrivent, les gens avaient tendance à se disperser assez vite, c’était hyper fliqué. C’était pas une bonne atmosphère alors qu’il faisait beau. Et très vite, les policiers ont chargé dans tous les coins. Certaines personnes ont effectivement répondu avec des projectiles ou autres, mais alors ça a été un gazage de la place quasiment non-stop. Il y avait des mouvements de foule, les gens couraient, c’était irrespirable. Comme ça, ils essayaient de dégager la place. Et à la fin c’était carrément du sadisme ou de la perversion, j’hésite entre les deux : on nous demandait de dégager la place, on ne pouvait plus rester au centre, il y avait ces mecs de la BAC en civil, ils étaient hyper violents. Moi j’en ai eu peur, c’est pas normal. On est en train de manifester, d’apporter des soins, je ne vois pas pourquoi je devrais avoir peur.

Ils dégageaient tout le monde vers l’extérieur mais les rues sûres étaient toutes barrées par des CRS. Donc c’est pareil, tu es poussé d’un côté, mais bloqué de l’autre. J’ai dû tenir la main à des gens, parce qu’ils paniquaient, ils se sentaient faits comme des rats. On voyait au loin des gens qui se faisaient frapper, tirer par terre.

J’ai vu des plaies pas belles à cause de palets lacrymo ou de grenades dispersives, mais comme les gens sont dans la panique et l’excitation, il y a des gens qui peuvent même pas sentir. Quelqu’un m’a dit ‘je sais même pas quand c’est arrivé’, alors qu’il avait une blessure profonde sur le tibia, pas très jolie, que j’ai conseillé de faire suivre de près. Et puis des dizaines de blessures au visage, des coups, des projectiles qu’ils ont reçus, des brûlures.

« Peu importe ce qu’ils ont fait »

Et à la place de la Nation, j’allais d’urgence en urgence avec mon sac à dos. J’ai vu un mec qui a reçu un coup de flash-ball sur la pommette. Donc il a eu une chance de dingue quand on sait qu’à Rennes quelqu’un a perdu un œil exactement comme ça. Le mec un peu choqué, et avec un gros gnon. J’ai aussi vu un coup de flash ball dans le dos, une grenade dans l’épaule, des brûlures sur les vêtements.

Des coups de flash ball au niveau de l’œil, même si l’œil semble aller bien au premier abord, il y a des risques de fracture de l’orbite, d’hématome… et rien que ça, j’en ai vu deux ou trois jeudi. Ces armes, contrairement au discours policier, sont mutilatoires et peuvent être létales.

Des brûlures au niveau des jambes, un peu plus gros qu’une pièce de deux euros, ça peut s’infecter, il y a une perte de substance, c’est pas des plaies anodines. Ce qui m’inquiète le plus, c’est quand on est pas maître de nos mouvements. On a essayé de sortir plusieurs fois avec des personnes qui en avaient besoin : on ne nous a pas laissés sortir. Ça, je leur en veut vraiment parce que c’est des gens qui paniquent. Ils n’ont rien voulu savoir. Et de l’autre côté, ils écartaient les gens sur le côté pour les interpeller peut-être, et c’est là qu’on voyait les gars – je ne sais pas ce qu’ils avaient fait mais franchement peu importe, vu le niveau de violences qu’ils ont subi, on est en France, on est en République – plusieurs policiers en civil, des CRS en même temps sur un seul mec, le tirer sur plusieurs mètres, le T-shirt relevé, son corps traîne par terre, coups de matraque, coups de pied. Et ça j’en ai vu 3, 4, 5 à quinze mètres de moi. C’est une violence qui est inouïe, un déchaînement qui est inutile, gratuit. S’ils avaient voulu l’interpeller, ils étaient suffisamment nombreux pour le prendre, le retourner, lui mettre ses menottes et l’embarquer s’ils le voulaient.

Je t’avoue que je sors avec un casque. Un casque de vélo, c’est pas grand-chose et c’est en aucun cas une arme contrairement à ce que disent certains. Je préfère qu’on m’interpelle en me disant ‘vous avez un casque, c’est une circonstance aggravante’, peut-être mais au moins je n’ai pas pris un palet dans la tronche et j’ai pas pris un flash-ball ou une grenade dans le crâne. On en est là, et je trouve ça hallucinant qu’on ait ce choix-là à faire en France aujourd’hui avec la soi-disant ‘liberté de manifester’.

Que faire si on est blessé ou paniqué

Mais les blessés les plus graves, je pense qu’on ne les a pas vus. C’est les personnes qui ont été isolées et passées à tabac. J’en ai quand même envoyées deux à l’hôpital : un qui avait une plaie ouverte qui saignait abondamment, avec le nez qui saignait aussi, mais la plaie n’était pas au même endroit alors j’étais inquiète. Heureusement il y a deux hôpitaux très proches.

Aujourd’hui dans la presse, on n’en parlait pas du tout. Nous on a repéré une centaine de blessés sur la manif, et c’est dit où ? On n’en parle pas ? Arrêter les gens, c’est une chose, les massacrer en est une autre.

Il faut que les manifestants sachent que les Medics existent. La chose à faire si on est blessé ou paniqué, c’est de crier ‘médic’ et si il y en a un à proximité, il va venir. C’est une pratique qui existe dans d’autres pays, mais pas tellement encore en France. Et certains ont des brassards avec des croix rouges. Moi je mets un brassard pour être repérable, c’est un choix personnel. L’important c’est de pouvoir porter assistance aux personnes parce que dans les manifs, il y a des gens qui ont des blessures graves, et le temps qu’on s’en rende compte, que la police libère les nasses et qu’on appelle les pompiers, ils peuvent être tout seuls pendant longtemps et ça peut être une expérience traumatisante.

Le but de cette répression massive, c’est d’intimider les gens. On a entendu à la télé que les politiques avaient un regard bienveillant sur Nuit Debout, ‘ces jeunes qui discutent c’est hyper sympa’. Sauf que la réalité, c’est qu’on s’est fait massacrer. Qu’on ne me parle plus de la bienveillance politique vis-à-vis de Nuit Debout, parce que je n’y crois plus. »
Témoignage recueilli par Grégory Halpaé
*Le prénom a été changé.

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