Rojava La réunification des deux cantons kurdes de Kobanê et Cizîrê, l’heure approche

lundi 1er juin 2015, par WXYZ

C’est semble-t-il maintenant une affaire de jours.

Alors que Daesh s’est emparé de la ville oasis de Palmyre ainsi que de l’ensemble des postes frontières avec l’Irak, alors que ses frères ennemis d’Al-Qaïda (Front al-Nosra) et autres salafistes de l’‟Armée de la Conquête” (subventionnés et armés par Arabie-Emirats-Qatar-Turquie) gagnent du terrain dans le nord-ouest du pays (la totalité de la province d’Idlib est passée sous leur coupe) et menacent la région côtière de Lattaquié (de population majoritairement alaouite), alors que le régime de Bachar el-Assad n’a jamais été aussi affaibli, dans la province de Hassakah (ou Hasaké) où se trouve le grand canton kurde de Cizîrê, dans le nord-est syrien, les forces djihadistes ne cessent de reculer et de perdre du terrain devant l’offensive des YPG/YPJ.

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Le principal objectif des forces kurdes et de leurs alliés est la prise de la ville de Tal Abyad (Girê Sepî en kurde), place forte et poste frontalier stratégique pour Daesh (point de passage des djihadistes vers la Turquie). Cette ville est un enjeu stratégique de premier plan également pour les forces kurdes car cette victoire permettrait non seulement de chasser Daesh de la zone, de l’affaiblir en coupant l’axe Raqqah-Turquie, mais aussi de relier et réunifier les deux cantons de Kobanê et Cizîrê en leur donnant une continuité territoriale… Ce qui donnerait automatiquement une plus grande consistance à l’entité appelée Rojava, augmenterait la capacité de résistance au quotidien des populations et renforcerait objectivement le projet d’autonomisation politique de ce territoire porté par la gauche kurde.

Après avoir échoué dans ses tentatives de prendre d’assaut la ville de Hassakah au cours des mois de mars-avril, Daesh n’a cessé depuis de perdre du terrain dans le nord-est syrien. Les forces kurdes des YPG/YPJ, avec leur alliés – le MSF (Conseil Militaire Syriaque), les tribus arabes de l’Armée d’al-Sanadid, la force locale assyrienne des Gardes d’al-Khabour, la police chrétienne Sutoro – ont lancé une grande opération, appelée en cours de route ‟Commandant Rûbar Qamishlo” en hommage à ce combattant tombé au combat : deux grandes offensives, l’une vers le sud-ouest, l’autre vers l’ouest, le long de la frontière turque, appuyées toutes les deux par des frappes aériennes de la coalition dirigée par les États-Unis.

Une double offensive

Simultanément, les YPG/YPJ et leur alliés du Volcan de l’Euphrate (Burkan al Firat) de Kobanê (regroupant des brigades arabes de l’ex-Armée Syrienne Libre issues de cette zone située sur les deux rive du fleuve, à l’ouest de Kobanê), se battent pour élargir les zones libérées du canton, principalement autour de la ville de Sarrin (sur la rive est de l’Euphrate) à 35 km au sud-ouest de Kobanê, ainsi qu’en direction du sud et sur le front oriental, le long de la frontière turque, où ils ont progressé et sont arrivés à une vingtaine de kilomètres de Tal Abyad au cours du mois de mai.

Dans le canton de Cizîrê, l’offensive vers l’ouest s’est d’abord concentrée sur la petite ville à 50% chrétienne (chaldéens, assyriens, arméniens…) de Tall Tamer (6 000 habitants avec sa prise par Daesh) et des villages environnants de la vallée du Khabour où les combats ont duré plusieurs jours jusqu’à la prise de la zone les 18-19 mai. D’après l’Observatoire syrien des droits humains (SOHR, proche de l’opposition syrienne ‟modérée”), Daesh aurait perdu 170 combattants au cours de ces combats. Les jours suivants, les YPG/YPJ et leurs alliés ont progressé vers l’ouest, repoussant sans cesse les djihadistes.

De son côté, l’offensive vers le sud-ouest a permis de libérer plusieurs dizaines de villages, dont 14 villages chrétiens assyriens occupés par Daesh depuis février, et de prendre le mont Abdul Aziz (Kezwan) située à 35 km au sud-ouest de Hassakah le 21 mai. C’est une région de population arabe, anciennement nomade et sédentarisée par le régime du parti Baas. Cette offensive a permis en outre aux YPG/YPJ et alliés d’encercler plusieurs centaines de combattants djihadistes dans un vaste territoire entre le mont Abdul Aziz et la zone de Tall Tamer. Environ 200 d’entre eux auraient été tués au cours des combats, les autres ayant réussi à fuir en laissant derrière eux beaucoup d’armes et de matériel.

Les YPG/YPJ et leurs alliés se rapprochent de Tal Abyad

Le 26 mai, les forces kurdes ont pris la ville Mabrouka (qui comptait 7 000 habitants avant la guerre) non loin de la frontière turco-syrienne. L’Observatoire syrien des droits humains (SOHR) annonce que les YPG/YPJ ont libéré 4000 km2 dans toute cette zone au cours des derniers jours. La chute de Mabrouka est une perte importante pour Daesh (elle possède une usine électrique, elle constitue un accès à un point de passage vers la Turquie….) et elle ouvre la voie vers le nœud stratégique de Tal Abyad.

En 20 jours, depuis le 6 mai, date du début de l’offensive, les YPG/YPJ et leurs alliés ont libéré 230 villes, villages et hameaux dans la province de Hassakah (source SOHR).

Quelques cartes régulièrement actualisées permettent de mieux se rendre compte de la situation :

Carte 1

Carte 2

Carte 3

En date du 28 mai, après avoir libéré le village de Bir Kino, les forces kurdes de Kobanê ne seraient plus qu’à 20 km à l’ouest de Tal Abyad tandis que celles du canton de Cizîrê, après avoir pris la ville de Mabrouka, se battent pour prendre le village de Rajan à environ 50 km à l’est de Tal Abyad.

Les pinces de la tenaille kurde sont en train de se refermer sur Daesh.

Ce 29 mai, au cours d’une importante parade militaire dans Kobanê, les forces du Volcan de l’Euphrate (YPG/YPJ et ex-ASL de Kobanê) ont déclaré officiellement lancée la campagne pour libérer Tal Abyad (Girê Sipî). Elles ont déclaré la région zone militaire et appelé les civils vivant aux alentours de Tal Abyad d’évacuer la zone pour ne pas être utilisé comme boucliers humains par Daesh. Le même jour, plusieurs villages à l’est de Kobanê, et donc à l’ouest de Tal Abyad ont encore été libérés.

Il semble que Daesh ait commencé à évacuer les familles de ses combattants étrangers de Tal Abyad vers sa « capitale » Raqqah, tandis que des renforts arriveraient (un convoi d’une vingtaine de pick-up a été signalé) et que les combattants commenceraient à creuser des tranchées autour de la ville.

Simultanément, Daesh a lancé plusieurs attaques contre la ville de Hassakah, capitale du gouvernorat (province) éponyme, ville mixte contrôlée à la fois par les YPG/YPJ et des forces restées fidèles au régime de Bachar el-Assad (armée régulière et milices du parti Baas). Les combats se dérouleraient dans les faubourgs, à 4 km au sud de la ville.

L’étau se resserre sur Tal Abyad. Avec la prise du village de Badei Sluk ce 31/05, les YPG/YPJ se trouvent maintenant à 38 km au sud-est de Tal Abyad, et à 20 km de la petite ville de Suluk pouvant représenter un verrou. A une vingtaine de km à l’ouest de Tal Abyad, les YPG/YPJ et alliés ont annoncé avoir pris 7 nouveaux villages au cours des dernières 24 heures.

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Cette fois, sauf retournement complet et soudain de situation, ce sont les djihadistes qui vont être assiégés, avec comme seul échappatoire la Turquie ou la mort et dans tous les cas, la défaite.

Une dure bataille en perspective.

(à suivre)

M.P.

31/05/2015

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Post Scriptum

1 : D’après des infos circulant sur des réseaux sociaux ce vendredi 29/05, Daesh a attaqué un groupe de civils qui tentaient de fuir en direction de la Turquie au nord de la ville Mabrouka pour ne pas servir de boucliers humains. Une partie d’entre a réussi à passer, mais d’autres auraient été tués. Pas d’autres précisions.

2 : Dans le nord de la province d’Alep, Daesh a lancé une offensive contre les autres groupes armés de la rébellion salafiste (Jabhat al-Nosra, Ahrar ash-Sham…). Le 31/05, les djihadistes de Daesh se sont emparés de plusieurs villages et se rapprochent de la ville d’Azaz, proche de la frontière turque mais aussi de la limite du canton kurde d’Afrin. Il semble que cette offensive a pour objectif d’atteindre le poste frontière de Bab al-Salama. Pour remplacer Tal Abyad ? En tous cas, pour couper les lignes d’approvisionnement de leurs adversaires.

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