Trois questions troublantes sur le drame de Joué-lès-Tours

Par Jérémie Pham-Lê publié le 29/12/2014 à 17:59, mis à jour à 18:36

La version officielle des autorités, selon laquelle un forcené a été abattu par des policiers lors d’une attaque, est remise en cause par plusieurs témoignages troublants. Sur RMC ce lundi, Bernard Cazeneuve soutient ses troupes.

Trois questions troublantes sur le drame de Joué-lès-Tours
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C’est dans ce commissariat de Joué-lès-Tours (Indre-et-Loire) qu’un individu a été abattu après avoir blessé des policiers au couteau et crié “Allah Akbar”, selon des témoins présents.

AFP Photo / Guillaume Souvant

Que s’est-il réellement passé à Joué-lès-Tours le 20 décembre? Plus d’une semaine après les faits, plusieurs témoignages semblent contredire la piste retenue par les autorités, celle d’un acte terroriste commis par un individu radicalisé. Selon les policiers, un forcené dénommé Bertrand Nzohabonayo s’est introduit au commissariat de cette ville d’Indre-et-Loire, a blessé plusieurs fonctionnaires à l’arme blanche en criant “Allah Akbar” (“Dieu est grand” en arabe) puis a été abattu dans des circonstances de légitime défense.

Sur RMC ce lundi, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a assuré qu’il n’y avait “aucune raison de remettre en cause” ce récit et a apporté son soutien aux forces de l’ordre. Joint par L’Express, le parquet de Paris, saisi de l’enquête, soutient la même ligne. “L’hypothèse d’un acte terroriste commis par un individu radicalisé est encore la nôtre et rien à ce jour ne vient sérieusement la remettre en question.”

Bertrand Nzohabonayo est-il rentré dans le commissariat de sa propre initiative?

Plusieurs témoins le jour du drame racontent pourtant que Bertrand Nzohabonayo n’est pas rentré de lui-même dans le commissariat mais y a été emmené par la force. Une vidéo diffusée par l’AFP et repérée par Mediapart jette notamment le doute. On y voit un homme interrogé à visage découvert racontant qu’il a vu “quatre policiers prendre le monsieur pour le rentrer à l’intérieur”. Il explique que c’est seulement à ce moment-là que Bertrand Nzhohabonayo s’est débattu et que les choses ont dégénéré. Le jeune homme aurait sorti un couteau et blessé les fonctionnaires qui, en représailles, auraient fait feu. Ce qui accréditerait la thèse de la légitime défense.

Sur cette même vidéo, on constate que la police scientifique procéde à des analyses à l’extérieur du commissariat. Mediapart a en outre publié une photo de ce qui semble être le corps de Bertrand Nzohabonayo étendu sur les marches du bâtiment, laissant supposer que le drame ne s’est pas joué à l’intérieur comme évoqué par les autorités. Un cliché relayé sur les réseaux sociaux par les jeunes du quartier et les médias communautaires avec le hashtag “#FergusonEnFrance”, en référence à ce drame américain durant lequel un jeune Noir a été abattu par la police.

Plusieurs autres témoignages font également état d’une interpellation qui a mal tourné plutôt qu’une attaque délibérée mais doivent être pris avec prudence: certains jeunes pourraient être tentés de relayer ce qu’ils ont entendu dans le quartier. La famille a en tout cas demandé à ce que les bandes des caméras de surveillance du commissariat leur soient transmises. “Il existe des versions contradictoires, des questions se posent”, fait valoir son avocat, maître Jérémie Assous, interrogé par Le Journal du dimanche.

Pour quelles raisons aurait-il été interpellé?

Selon France 3 Centre, Bertrand Nzohabonayo a été interpellé pour qu’il donne les identités des jeunes qui se sont battus avec un policier la veille dans un bus de Joué-lès-Tours. Une altercation à laquelle il n’a pas pu participer étant donné que, selon les recoupages du Point, il se trouvait à Paris à ce moment-là. C’est en fait parce qu’il venait de manger avec sa soeur dans un kebab non loin du commissariat qu’il aurait été arrêté et emmené malgré ses protestations.

Mais pourquoi lui s’il n’a rien à voir avec l’échauffourée? Le Point émet une hypothèse: Bertrand Nzhohabanayo tiendrait le rôle de “grand frère” dans le quartier et serait connu “pour calmer” les jeunes les plus belliqueux lorsqu’ils se frottent aux forces de l’ordre. Il aurait donc pu avoir les renseignements recherchés par la police.

Le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran) a par ailleurs relevé que le policier blessé lors de l’altercation dans le bus est celui qui a été condamné à 1500 euros d’amende pour violences dans l’affaire de la vidéo “Honte à la police” datant d’août 2013. Des faits très médiatisés à l’époque. Selon La Nouvelle République, le fonctionnaire a été auditionné dans l’enquête sur Bertrand Nzohabonayo même si cela ne signifie pas qu’il y a un lien entre la bagarre dans le bus et l’attaque du commissariat.

Etait-il vraiment un individu radicalisé?

L’acte de Bertrand Nzohabonayo a très vite été présenté comme “motivé par l’islamisme radical”. De fait, l’homme a affiché un drapeau de l’organisation Etat islamique deux jours avant le drame sur son compte Facebook.

Les autorités ont néanmoins reconnu qu’il n’était pas fiché pour des activités terroristes et qu’il avait jusqu’ici uniquement commis des délits de délinquance classique. S’il est indéniable que le jeune homme était converti à l’islam – sa famille est chrétienne – et qu’il était décrit comme très pratiquant, tous ses proches réfutent néanmoins l’hypothèse selon laquelle il était radicalisé. “Il ne comprenait pas vraiment ce qu’était Daech et ses idées”, s’est ainsi étonnée ce lundi sur RMC Mina, une de ses amies d’enfance sans pour autant justifier la présence du drapeau. Son père ne dit pas autre chose. Joint par Libération, il a assuré que Bertrand Nzohabonayo disait des djihadistes “que ce n’était pas des musulmans”.

En outre, selon le même témoin interrogé dans la vidéo l’AFP, Bertrand Nzohabonayo n’a pas crié “Allah Akbar” mais simplement des “Ah” de protestation. Le Point va plus loin et indique qu’un seul témoin non policier a certifié dans la procédure avoir entendu une phrase à connotation religieuse. De son côté, le parquet de Paris fait valoir que la radicalisation de Bertrand Nzohabonayo est “récente mais néanmoins avérée”. Son frère qui lui était bien fiché pour des liens avec la mouvance djihadiste aurait pu l’influencer.

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