Lampedusa, terre d’exil où se noie la conscience européenne

par Olivier Favier 29 octobre 2013

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« La pire tragédie de l’immigration de ces dernières années », a-t-on entendu à propos du naufrage à Lampedusa le 3 octobre dernier, dans lequel ont péri plus de 300 Somaliens et Érythréens. Un drame similaire a pourtant fait près de 500 morts en 2011. Notre mémoire flanche. Les chiffres se succèdent. Et l’indifférence gagne. Au risque d’oublier, aussi, que Somalie et Érythrée sont d’anciennes colonies italiennes. Que sur leurs rivages, poubelles de l’Europe, flottent aujourd’hui d’étranges containers. Que porter secours à des immigrants en détresse est devenu un délit en Italie. Et qu’accorder une « citoyenneté posthume » aux victimes est obscène, quand on repousse les survivants vers des pays où l’on ne revient pas.

Le 13 avril 2011, vingt jours après leur départ de la Libye, deux embarcations disparaissent en haute mer corps et biens. Elles portaient respectivement 335 et 160 émigrants érythréens à destination de l’île italienne de Lampedusa. Le 3 octobre 2013, un autre bateau coule au large de la même île avec à son bord 440 passagers, la plupart somaliens et érythréens. 155 sont sauvés, 111 corps sont repêchés sans vie le jour-même… le sort des autres ne laisse malheureusement aucun doute.

L’écrivain et journaliste Léonard Vincent, qui a consacré un livre aux Érythréens [1], s’interroge au matin du 4 octobre sur un réseau social : « Pourquoi l’épouvantable naufrage de Lampedusa fait-il la « une » aujourd’hui, mais pas les précédents, dont certains ont tué plus de fugitifs encore ? » En effet, pourquoi la presse du jour, cédant à un fugitif « emballement médiatique », répète-t-elle à l’envi la même erreur factuelle : « Ce naufrage est la pire tragédie de l’immigration de ces dernières années ».

L’indifférence est-elle si forte qu’on ne soit pas donnée la peine de vérifier les chiffres ? Gabriele del Grande, du blog « Fortress Europe », a dénombré quant à lui 19 142 morts attestés aux frontières de l’Europe depuis 1988. « Au moins », précise-t-il, car les disparus sont évidemment plus nombreux, même si bien peu s’occupent de recueillir des témoignages, comme le montre une longue enquête d’Hélène Crouzillat et Laetitia Tura qui donnera lieu en 2014 à un documentaire.

Mais partons de l’origine de ces immigrants. Au cours de l’année 2013, jusqu’au 30 septembre, selon les Nations Unies, sont arrivées en Italie par la mer quelques 30 100 personnes, dont 3 000 Somaliens, 7 500 Érythréens, et, fait nouveau et marquant, 7 500 Syriens.

Plusieurs constats s’imposent. Il s’agit d’un très faible nombre eu égard aux populations des pays d’accueil, de celles de leurs communautés immigrées et des réfugiés syriens que doivent gérer pour l’essentiel les pays limitrophes (1 400 000 en avril 2013). Mais cela donne la mesure des risques encourus, si l’on tient compte des morts dénombrés sur la même période sur le site Fortress Europe (450 environ).

Pour le reste, un rappel s’impose, que beaucoup semblent oublier. L’Érythrée et la Somalie, qui fournissent depuis plusieurs années parmi les plus forts contingents du désespoir, sont d’anciennes colonies italiennes [2]. Cela ne signifie pas bien sûr que les situations désastreuses traversées aujourd’hui par ces États, ou ce qui en tient lieu, soient entièrement imputables aux anciennes puissances occupantes.

Mais faire silence sur ce passé en rappelant au mieux la dictature des uns et la déréliction des autres suffit à dire que, si depuis plus de 20 ans la Méditerranée s’est changée en un cimetière du rêve, la conscience européenne, elle, n’a pas fini de s’y noyer. La suite

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