Clément Méric, mort pour ses idées dans un monde sans idées

En une récente tribune publiée dans Siné Mensuel, le cinéaste Pierre Carles avance l’idée qu’il faudrait aussi analyser le récent meurtre de Clément Méric par des nervis d’extrême-droite à l’aune de l’opposition de classes. C’est cette grille de lecture très simplifiée que réfutent ici Serge Quadruppani et Odile Henry.

Incipit A11 : Le texte de Serge Quadruppani et Odile Henry mis en ligne ci-dessous se veut une réponse à une tribune de Pierre Carles sur la mort de Clément Méric, récemment publiée dans Siné Mensuel. Ladite tribune avait été proposée à Article11 en même temps qu’à Siné Mensuel. Nous avions décidé de ne pas la publier, Siné Mensuel l’a fait.
En mettant en ligne cette réponse argumentée et nécessaire de Serge et Odile, nous ne souhaitons pas susciter une énième polémique (d’autant que nous admirons le travail de ce cinéaste – d’ailleurs interviewé par Article11 en décembre 2009). Mais simplement ouvrir un débat nécessaire sur les réponses à apporter au renouveau de l’extrême droite la plus rance. Punto.

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La volonté, fort utile, d’aller à contre-courant des discours tenus par les médias dominants peut aussi conduire à des raccourcis et des amalgames dignes des éditocrates qui y sévissent. Pierre Carles en offre une illustration dans une récente tribune publiée par Siné Mensuel1. Convoquant dès les premières lignes Karl Marx et Pierre Bourdieu, le cinéaste soutient que « la lutte de classes » est une « dimension fondamentale » de la bagarre qui s’est terminée par la mort de Clément Méric. Pour en arriver à cette énormité, il commence par un coup de force intellectuel : par le détour d’une interrogation purement rhétorique, il soutient que Clément et ses amis ont été « victimes d’un certain complexe de supériorité intellectuelle ». Avec les informations accessibles au public (et si Carles en possède d’autres, qu’il les communique), il faut être soi-même doté d’une confiance peu banale dans ses propres capacités intellectuelles pour prétendre connaître la psychologie des acteurs de ce drame. En matière de « capital culturel », pour utiliser le même terme bourdieusien que Carles, ce qu’on sait de Clément Méric donne à penser qu’en effet, il était mieux pourvu qu’Esteban Morillo, le skin qui l’a tué. Mais pour tous les autres participants à la rixe, des deux côtés, on ne sait rien. C’est un peu insuffisant pour transformer de jeunes antifascistes en petits bourges prenant de haut des prolos.

Quand, ensuite, Carles affirme que « la plupart des responsables de l’information ont intuitivement perçu cette agression comme étant dirigée contre eux », il se livre à une extrapolation que les amis de Clément Méric seront fondés à trouver ignoble. La plupart des rédac-chefs ont surtout vu dans ce drame une affaire à sensation riche en possibles rebondissements, polémiques et mouvements d’émotions, donc une occasion d’attirer du temps de cerveau disponible. Induire d’une éventuelle proximité de capital culturel une complicité de classe est une opération dont la grossièreté laisse pantois2. Marx et Bourdieu n’ont-ils pas eu, chacun en leur temps, un capital culturel équivalent à ceux des maîtres de leur époque ? Cela fait-il automatiquement de ces deux théoriciens des complices de la bourgeoisie ?

Bien sûr, les mécanismes du spectacle doivent être critiqués. La simplification et le sensationnalisme qui leur sont inhérents ne sont pas pour rien dans l’insistance des médias sur les brillantes études de Clément Méric. Mais s’il est vrai que dans un premier temps, une partie de la presse avait tendance à le transformer en icône, elle a ensuite, suivant une tendance qu’on a vu à l’œuvre tant de fois, cherché à brûler ce qu’elle avait adoré. Ce qu’on a reproché alors à Clément Méric, c’est précisément ce pour quoi sa mort nous touche particulièrement : d’avoir voulu se battre, par tous les moyens disponibles, contre la présence dans les rues de nos villes, d’individus dont le modèle revendiqué, ce sont les S.A3. (Voir notamment cette interview de Serge Ayub dans Libération).

C’est ici que nous devons assumer tout le poids de nos responsabilités. Nous tolérons chaque jour d’obéir à un État qui a fait de la chasse aux Roms un des arguments de sa légitimité, nous tolérons d’entendre des députés, pas tous niçois, et des causeurs professionnels, pas tous zemmouriens, proclamer leur racisme, leur islamophobie, leur misogynie, leur homophobie. Nous tolérons que les amis de Morillo tuent un arabe en marge d’un cortège du FN, saccagent des bars homos, cassent du pédé, chassent la bougnoule rebaptisée pour les besoins de leur cause « femme voilée ». Nous tolérons une politique dÉtat vieille de plusieurs décennies qui, avec ses programmes dits « d’accession à la propriété individuelle », a délibérément séparé les plus pauvres des moins pauvres4 et créé ainsi des ghettos. Qui, à travers son aménagement du territoire et son discours sur la « métropolisation », a créé ces zones périurbaines où prospère le front national. Nous tolérons que la banalisation du discours frontiste se retrouve dans tout l’arc parlementaire, nous tolérons la création d’un terreau culturel et spatial propice aux ligues fascistes.

Et si, dans nos fors intérieurs ou sur Facebook, tout cela, nous ne le tolérons pas, que faisons-nous concrètement, pour nous y opposer ? Clément et ses amis, eux, s’y essayent. On peut critiquer leur tactique et leur stratégie. Ce serait encore mieux d’en proposer d’autres. Mais là, nous touchons du doigt la faiblesse de l’époque, cette incapacité à repenser la lutte en dehors des cadres de la vieille politique. Les idées qu’on agite encore ici et là sont pour la plupart si fatiguées, creusées de l’intérieur, qu’elles méritent tout au plus d’être appelées « non-idées ». En tout cas, tous ceux qui se reconnaissent dans le projet d’une société plus juste et moins mortifère ne peuvent que reconnaître la légitimité du combat de Clément et des siens. Après cela, les considérations sociologiques fumeuses comme celles de Pierre Carles, qu’on a connu mieux inspiré, ne font que rajouter au bruit médiatique ambiant.

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Cette malencontreuse tribune est en résonance avec une vision pour le moins sommaire du monde social, qui voudrait faire de la lutte antiraciste et antifasciste un hobby de bobo, tandis que les prolétaires seraient, par la faute de la trahison de la gauche, naturellement portés vers le camp contraire. Ce qui est démenti aussi bien par la recherche que par les constats empiriques : les tenants de ce discours devraient aller faire un tour, par exemple, à Riace, petit bourg calabrais où les gens du peuple local ont retapé des appartements pour accueillir des migrants débarqués sur leur plage – ce qui a, au passage, joliment revitalisé les lieux. On peut aussi penser à la solidarité magnifique du peuple tunisien envers les Libyens qui franchissaient la frontière, aux beaux temps de la révolution arabe, ou à l’attitude de bien des habitants de Lampedusa, allant à l’inverse des postures de leur maire. Les pauvres ne sont pas plus prédisposés au racisme que les riches : pour s’ancrer dans la haine de l’autre, il faut chaque fois la rencontre singulière de discours, de dispositions, et de situations matérielles. Et aussi d’une volonté : ce n’est pas seulement parce qu’il était pauvre qu’Esteban Morillo était fasciné non par un joueur de foot ou un rappeur mais par un nervi malfaisant comme Batskin. Il y a là une forme de « choix », à l’inverse de ceux qu’on fait tant d’ouvriers du XIXe et du XXe siècle en décidant de s’exprimer autrement que par les poings et en acquérant d’eux-mêmes le capital culturel les aidant à remettre en cause leur condition5. À l’inverse aussi de tant de précaires d’aujourd’hui : s’il avait envie de joindre l’action à la réflexion, Esteban Morillo aurait pu se retrouver à la Coordination des Intermittents et Précaires ou à Notre-Dame des Landes.

Derrière les discours comme celui de Pierre Carles, on perçoit la vulgate anti-bobos et anti-classes moyennes qui a tant brouillé la compréhension des mouvements sociaux au niveau mondial6. Il y a cette absence d’idée selon laquelle plus on est dominé, et plus on a ontologiquement raison. En réalité, les dominés ont raison – et ont quelque chance de faire partager leurs raisons à beaucoup de monde – quand ils se révoltent contre la domination. Mais quand ils persécutent d’autres dominés, et participent ainsi au maintien de la domination, ce sont des ennemis qui doivent être traités comme tels.

1 « L’affaire Clément Méric », n° 22, Juillet-août 2013, p.5.

2 Surtout de la part de quelqu’un qu’on considère comme de notre camp, et avec qui on a eu des rapports personnels sympathiques.

3 Sturmabteilung (bataillon d’assaut), première organisation militaire nazie qui, dans un premier temps, comptait une tendance « de gauche » et recrutait dans le prolétariat.

4 Voir cet article de Métro Politiques, ainsi que : « L’économie de la maison », Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 81-82, mars 1990.

5 Voir par exemple : Jacques Rancière, La Parole ouvrière, (rééd.) La Fabrique, 2007. Et sur le rôle d’une élite ouvrière instruite (et qui a voulu rester ouvrière) dans les débuts du PCF, lire l’ouvrage de Bernard Pudal, Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1989.

6 Se reporter ici à ce billet publié sur Les Contrées magnifiques, ainsi qu’à cette tribune de Sylvie Tissot.

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