Sacré Bernard ! ! !

Il m’a dit un jour : « Je suis né en pleine débâcle » et il est vrai que ce mois de mai 1940, n’avait rien à voir avec ce mois de mai qui, 28 ans plus tard, devait pour lui, comme pour tant d’autres, jouer un rôle déterminant dans sa vie.

C’est au terme d’une vie trop courte que s’achève celle de Bernard REGLAT, personnage hors du commun et emblématique d’une certaine forme d’engagement social. Car Bernard a créé un espace social et politique (au sens noble du terme), qui pouvait occuper plusieurs vies. C’était un de ces personnages qui fourmillent d’idées, avec la particularité rare de les réaliser. Parfois difficile à suivre dans ses démarches il savait pourtant toujours nous y rallier.

Rigoureux jusqu’à l’extrême dans sa profession d’imprimeur, il n’a jamais considéré son instrument professionnel comme uniquement un outil technique. A l’image des imprimeurs anarchistes d’antan il en a fait, avec ses amis, avant tout, une arme politique, un instrument d’expression, d’échange et de critique sociale. Mais aussi un instrument qu’il a su mettre chose beaucoup plus rare – à la disposition des autres

L’humaniste

Bernard REGLAT a été un authentique humaniste, au sens étymologique. Pas de ces humanistes charitables qui considèrent l’aide qu’ils apportent aux autres comme une obligation morale imposée par le Ciel, et qui recevra juste récompense le jour du Jugement Dernier( ?)mais un militant de la justice sociale. Celui ou celle qui voulait se battre pour « s’en sortir » ou combattre une injustice, trouvait toujours une aide auprès de lui et des siens. Combien d’hommes et de femmes, de jeunes et de moins jeunes lui doivent une « fière chandelle » pour l’aide qu’il leur a apportée, pour les conseils qu’il leur a prodigués, pour l’énergie qu’il leur a insufflée, pour les moyens qu’il a mis à leur disposition? Toutes et tous se sentent aujourd’hui orphelins.

D’un farouche esprit d’indépendance, fuyant tous les sectarismes, lui et les siens, se sont toujours tenus à l’écart des vaines polémiques, évitant même de s’engager dans les divergences, souvent stériles, qui ont largement affaibli la pensée libertaire et sachant rompre avec certains courants lorsque leur éthique le respect de la vie humaine – l’exigeait.

Cette attitude en a fait à la fois un « marginal » du milieu politique et une référence précieuse.

Son combat lui avait fait affronter, la « Cour de Sûreté de l’Etat », la prison, et toutes les formes de mesures de répression qu’un Etat dit « démocratique » et sa police peuvent mettre en oeuvre pour tenter de réduire un contestatairefaisant de lui un véritable spécialiste du Droit.

Compréhensif avec les pauvres et défavorisés il était intransigeant et sans concession pour les puissants. Sa ténacité dans le combat, son intelligence des situations, sa connaissance surprenante, pour un non juriste, des procédures judiciaires, le faisait craindre par ceux-ci qui se gardaient bien de l’attaquer de front et se méfiaient, à juste titre, des moyens et de l’énergie qu’il était capable de déployer.

L’horreur que lui inspiraient la couardise, la médiocrité et l’arrivisme du monde politique en avait fait un adversaire redoutable pour les profiteurs et démagogues, mais aussi un allié sûr pour celles et ceux qui partageaient le même idéal d’une société débarrassée de toutes ces scories.

Bien sûr, aujourd’hui qu’il ne peut plus répondre, certains de ceux qu’il a combattu essayeront, au travers de l’hommage hypocrite qu’ils lui rendront, de retirer à leur profit, comme à leur habitude, une partie de la notoriété qui fut la sienne.

DE L’MPRIMERIE A l’UNIVERSITÉ

Mai 68 lui avait laissé un goût amer de dérision et d’impuissance politique de la part des mouvements qui à lâ’époque avaient agité la société. Il en avait tiré une leçon qui marquera le restant de son existence : au-delà des mots, des discussions, des polémiques et des déclarations d’intention, un fonctionnement social fondé sur les principes nouveaux est indispensable. C’est ainsi que naquirent l’imprimerie 34 et l’AAEL, (Association pour l’Art et l’Expression Libres) au début des années 70. Institutions alternatives et emblématiques de la vie politique toulousaine, elles ont accompagné, et accompagnent toujours, les luttes les plus diverses : Anti franquisme, anti fascisme, contre la peine de mort, les sectes, les OGM, l’obscurantisme religieux. Défense de la libération des femmes, du peuple palestinien, des immigrés, des Roms, des sans-papiers.

Les affiches de l’AAEL sont devenues des classiques de la critique sociale, bien au delà de la sphère toulousaine (*).

L’imprimerie 34, maintes fois victime d’attentats politiques dans les années soixante dix et toujours ressurgie de ses cendres – a fonctionné, et fonctionne sur les principes posés à son origine : esprit coopératif, égalité totale des salaires. Il a su mettre sa vie à l’unisson de ses principes.

La méfiance et l’aversion qu’il avait ressenties pour l’Université ou plutôt pour le milieu universitaire plus de trente ans plus tôt, ne l’ont pas empêché, au terme de sa vie professionnelle et au début de sa courte retraite, de s’engager dans une activité universitaire de recherche. Inscrit à l’Université du Mirail à plus de soixante ans, il était fier et amusé d’être le « doyen des étudiants » et avait su en imposer à une administration souvent incompétente et tatillonne. les récits, racontés par lui, des péripéties bureaucratiques au moment de son inscription étaient savoureux. Inscrit en thèse de doctorat dans le département Sciences de l’Education il avait su trouver sa place dans un « labo » et y mener une activité qui faisait l’admiration de toutes et tous.

Sa thèse de doctorat soutenue à 67 ans, sur un sujet hautement symbolique : « RECHERCHE COMPARATIVE SUR LES REPRESENTATIONS SOCIALES DES DEMOCRATIES LIBERALES A TRAVERS L’EDUCATION CIVIQUE, JURIDIQUE ET SOCIALE », et alors que la maladie l’avait déjà affaibli, était l’aboutissement d’une vaste recherche qui l’avait mené d’abord à Berlin puis en Argentine, en Uruguay et au Guatemala.

Il continuait ses activités universitaires quand les médecins lui ont annoncé clairement et sans détour qu’ils ne pouvaient plus rien pour lui,sinon des soins palliatifs.

Sa lutte contre la maladie a été, comme sa vie, un exemple de lutte et de lucidité. Refusant de devenir comme il disait un « morceau de viande entre les mains de médecins » il n’¢a jamais été un patient, mais plutôt un impatient. C’est en effet avec la même exigence qu’il voulait savoir, connaître , se faire expliquer, comprendre, discuter, contrôler, , et n’hésitait pas à houspiller le milieu médical lorsqu’il jugeait que ses droits de malade n’étaient pas respectés. « Vous avez l’obligation de moyens, mais pas de résultat » disait-il aux médecins stupéfaits. Acceptant avec un humour sarcastique la maladie il refusait cependant de s’y soumettre et a tenté, tant que ses forces lui ont permis, de « faire ce qu’il avait à faire ».

Il est resté jusqu’au bout, plein de projets en tête et en discutait avec ses amis. Il n’a jamais lâché prise. Vaincu, mais sans capituler.

Il se moquait des hommages, mais pas des leçons que l’on peut tirer des expériences de la vie. C’est tout le sens de ce texte qui, tout de même, et malgré lui, lui rend inévitablement une forme d’hommage.

Sacré Bernard ! ! !

Toulouse, 8 septembre 2010

Patrick M.

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