La virginité virtuelle d’Edwy Plenel

paru dans CQFD n°109 (mars 2013), rubrique Médias, par François Maliet
mis en ligne le 16/04/2013

Quand on a été le taulier du Monde, quotidien tombé en pâmoison devant les puissances de l’argent, rien de tel qu’Internet pour se refaire une virginité. Edwy Plenel, fondateur du site d’information Mediapart, ex-pilier de la presse de connivence, s’est reconverti en prophète autoproclamé de l’indépendance des médias.

C’est la démocratie qu’on assassine ! Mi-janvier, le rachat par Bernard Tapie des titres de presse du Groupe Hersant Média (GHM) – dont le quotidien La Provence – a été homologué par le tribunal de commerce de Paris. Horreur : un « affairiste » arrive à la tête d’un canard régional ! Aussitôt, Nicolas Demorand, taulier de Libération pour le compte du groupe Rothschild, accourt à Marseille (le 11 janvier dernier), afin d’insuffler aux plumitifs indigènes l’esprit de résistance face aux pouvoirs financiers.

Edwy Plenel ne veut pas laisser à Nicolas le rôle de libérateur de la presse marseillaise : il riposte le 11 février, par une grand-messe moustachue « en défense de l’information indépendante », organisée avec le site d’info marsactu.fr et le mensuel satirique Le Ravi. Sur les planches du théâtre de La Criée, le voici en Rol-Tanguy de la presse libre, le rôle qu’il préfère depuis qu’il a lancé Mediapart. Mais avant ?

« L’argent roi, l’argent fou, Tapie en est l’illustration depuis 30 ans. L’argent est au cœur de son parcours », piaillait dans son discours d’introduction celui qui dirigea la rédaction du quotidien Le Monde, de 1996 à 2004. Avant de se lancer à l’assaut du Parti de la presse et de l’argent (le fameux PPA), il avait pourtant, avec Jean-Marie Colombani, PDG du groupe Le Monde, et Alain Minc, plagiaire et président du conseil de surveillance du Monde, invité les puissances économiques et industrielles à s’asseoir à la table du quotidien de référence. Avec son « frère [1] » et son « ami [2] », Edwy Plenel a accueilli à bras ouvert la holding Artemis de François Pinault, du groupe Pinault-Printemps-Redoute – elle était actionnaire indirecte du journal. Sous leur règne, Publicis, la boîte de pub de Maurice Lévy, possédait la régie du groupe Le Monde, M Publicité, à hauteur de 49 %. De plus, en 1999, Hachette, propriété du marchand d’armes Lagardère, a acquis 34 % du Monde interactif, filiale multimédia du quotidien. Puis, en 2005, Lagardère entrera dans le capital de la holding Le Monde SA. Et c’est le même trio qui, en 2001, a soutenu un projet d’entrée en bourse du quotidien – qui finalement avorta. Cette évolution a « constitué un “putsch […] perpétré tout en douceur” [3]. Elle a rogné significativement le pouvoir des journalistes sur leur journal en permettant une emprise toujours plus grande des actionnaires externes », constatait en 2007 le site de critique des médias Acrimed [4]. Alain Rollat, journaliste du Monde mis à la porte en 2001, enfonce le clou dans son livre Ma Part du Monde [5], avançant que la direction du journal œuvra « à des restructurations juridiques qui ont mis Le Monde sous la dépendance de ses banquiers, au détriment de la Société des rédacteurs ». De quoi inspirer Bernard Tapie dans sa gestion de La Provence…

« L’argent roi. » Avant de le vilipender à Marseille, Edwy Plenel lui léchait les poulaines à Paris. Comme lorsqu’il présentait trois patrons, le 22 mars 2004, réunis au théâtre du Rond-Point des Champs-élysées pour un « grand débat » organisé par Le Monde : « Thierry Breton, PDG de France Télécom, Philippe Lemoine, co-président des Galeries Lafayette, et Louis Schweitzer, PDG de Renault. Ils sont tous trois un peu à part. Thierry Breton est ingénieur de Supélec, mais il a écrit trois romans. Philippe Lemoine fut co-signataire […] d’ouvrages publiés par […] la CFDT. Pour M. Schweitzer, il y a moins de secrets à découvrir, mais c’est un amoureux du théâtre. [6] » Les trois artistes « un peu à part » ont sûrement tremblé devant la virulence des propos de l’ex-trotskyste.

Aujourd’hui, Edwy Plenel « libère la presse » avec son site « sans DSK, sans voyeurisme, sans people, sans diversion ni divertissement, sans fait divers [7] ». Cocasse, de la part de celui qui a mis la mort de Lady Diana, l’affaire Monica Lewinsky ou encore Loft Story en une du Monde… Mais Edwy n’est plus à un revirement près pour défendre sa nouvelle niche.

Avec Marc Pantanella et ses archives de PLPL et du Plan B.

Notes

[1] France 3, 6 mars 2003.

[2] France 2, 6 mars 2003.

[3] Pierre Péan et Philippe Cohen, La Face cachée du Monde, Mille et une nuits, 2003.

[4] Grégory Rzepski, « Un Monde sans Minc », juillet 2007.

[5] Alain Rollat, Ma Part du Monde, Éditions de Paris-Max Chaleil, 2003.

[6] PLPL n°20, juin 2004.

[7] Tweet du compte d’Edwy Plenel du 23 février dernier.

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