Skouries : une forêt ancestrale est devenue le dernier champ de bataille en Grèce

dimanche 7 avril 2013, par XYZ

La lutte de quelques milliers de villageois contre l’imposition de mines d’or destructrices dans le nord de la Grèce se radicalise et s’élargit. Elle est en passe de devenir le principal foyer de contestation et d’insubordination à l’échelle de tout le pays.

L’imposition violente de ce projet de la part de l’Etat grec est le principal facteur de cette escalade.

« Si l’Etat a décidé de transformer la Chalcidique en un laboratoire de la violence et de la répression pour l’exporter ensuite vers le reste du pays, les habitants de la Chalcidique ont décidé d’en faire un laboratoire pour la liberté et le combat. Et ce combat est une chose pour laquelle nous devons tous nous tenir prêts ».

Nous avons déjà parlé ici du combat mené dans le nord de la Grèce par une population contre le creusement et l’exploitation d’une mine d’or dans la forêt de Skouries, dans la péninsule de Chalcidique, à une centaine de kilomètres à l’est de Thessalonique. Sans partager nécessairement tout ce qu’il contient, voici un article qui a le mérite de résumer assez bien la situation actuelle de cette lutte.
Quelques informations et considérations complémentaires se trouvent à la suite, notamment sur les conséquences judiciaires du sabotage réalisé dans la nuit du 16 au 17 février dernier.

Skouries : une forêt ancestrale est devenue le dernier champ de bataille en Grèce

par Theodora Oikonomides et Zoe Mavroudi

Skouries est la plus importante histoire grecque dont vous n’avez rarement entendu parler. Il s’agit d’une ancienne forêt dans le nord de la Grèce, où une entreprise canadienne, géante de l’exploitation aurifère revendique ses droits. Mines d’or, préoccupations environnementales, répression de l’Etat, violence de la police et un mouvement anti-mine local solide et organisé ont fait de Skouries un véritable champ de bataille dans la politique grecque, un champ de bataille qui n’a pourtant reçu que très peu de couverture internationale, clairement éclipsé par l’escalade de la crise grecque.

La société grecque Hellas Gold et son principal actionnaire, le canadien Eldorado Gold collaborent à la création d’une mine d’or et de cuivre dans l’antique forêt de Skouries, dans la région septentrionale de la Chalcidique, mais les habitants de 16 villages de la région s’opposent ferment au projet et ont réalisé plusieurs manifestations contre lui au cours de l’année passée, dont beaucoup se sont concluent violemment. La police anti-émeute a fait un usage excessif de gaz lacrymogènes même à l’intérieur de la forêt et dans les villages, tandis que les habitants ont accusé la police d’arrêter des personnes sur de fausses accusations, en les maltraitant physiquement et en procédant même à des prélèvement d’échantillons d’ADN contre leur volonté.

« La Chalcidique est devenu un trou noir dans la géographie de la Grèce. C’est un endroit dans ce pays où la Constitution a été transformée en un chiffon de papier, où l’état de droit s’est effondré, où les droits humains sont bafoués au quotidien », a déclaré Dina Daskalopoulou, une journaliste au Journal des Rédacteurs [Εφημερίδα των Συντακτών / Efimerida ton Sindakton], le seul quotidien grec organisé en coopérative et détenu par son personnel. Daskalopoulou parlait dans une interview sur la radio Radiobubble.gr, un collectif indépendant de journalisme citoyen qui a couvert de près l’histoire de Skouries et rendu compte des manifestations depuis l’année dernière.
Daskalopoulou a délivré un compte rendu inquiétant de ce qui pourrait bien être la répression d’Etat le plus organisée contre un mouvement dans ce pays. Elle a indiqué que les maisons des habitants étaient surveillées par la Sécurité d’Etat, les téléphones placés sur écoute et les détentions devenues la norme, souvent en prenant pour cible des résidents handicapés et des lycéens. « Je pense que l’État a un plan global à l’égard de la population locale. Il a lancé toute une opération pour les terroriser. En choisissant ainsi ce qu’il pense être le plus facile pour briser leur détermination. »

Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi il y a tant de tension dans ce petit coin de Grèce. Pour commencer, Skouries est une région ayant une longue histoire d’exploitation minière qui remonte à Alexandre le Grand. Plus récemment, dans les années 1980, une tentative de la compagnie canadienne TVX Gold d’exploiter une mine dans la région a échoué après que les scientifiques de certaines des plus grandes institutions de la Grèce comme l’Université Aristote de Thessalonique et de la Chambre technique de Grèce ont averti les habitants que cet investissement conduirait à un désastre écologique sans précédent en polluant cette zone de 317 kilomètres carrés (31.700 ha), les sols, la mer, l’air et l’eau et allaient rendre leurs villages inhabitables.

Aujourd’hui, près de trente ans plus tard, Hellas Gold et Eldorado ont un plan qui suscite des inquiétudes similaires. Ils veulent creuser une mine à ciel ouvert au milieu de la forêt de Skouries, dans la montagne Kakavos, qui en outre est la principale source d’eau douce de toute la région. Selon les propres estimations de la société, la mine à ciel ouvert va générer 3.000 tonnes de poussières toxiques à l’heure. Des galeries seront creusées à 700 mètres de profondeur, plaçant la mine en dessous du niveau de la mer, de telle sorte que même l’eau qui ne serait pas contaminée par des métaux lourds et d’autres substances toxiques en provenance de la mine, serait certainement polluée par l’eau de mer. En outre, un tunnel de 9 km de long qui doit relier deux sites miniers coupera en deux une ligne de faille géologique qui a provoqué un tremblement de terre dévastateur dans la région en 1932. Enfin, une usine de traitement du minerai sera construite dans la montagne où l’or sera séparé des autres substances. La société affirme cela sera fait sans employer du cyanure, mais cette méthode ne s’est pas avérée efficace sur le minerai d’or de Skouries. Cette question soulève des inquiétudes supplémentaires sur l’utilisation éventuelle de cyanure dans la forêt.

L’opération actuelle qui a cherché à ignorer ces inquiétudes a eu peu d’effet et les préoccupations environnementales n’en sont qu’une partie. Une des raisons est que les circonstances dans lesquelles l’exploitation minière a été décidée sont discutables.
Quelques jours seulement après que l’homme d’affaire Fotis Bobolas a créé Hellas Gold en 2003 avec un capital de départ de seulement 60.000€, l’État grec a acheté les droits d’exploitation de la TVX Gold pour un montant de 11 millions d’euros et les a immédiatement revendu à Bobolas pour 11 millions d’euros, ne gagnant rien dans l’opération. En quelques mois, Hellas Gold a été acheté à 95% par European Goldfields, une autre société canadienne qui fut à son tour absorbée lors d’une OPA amicale par Eldorado Gold.
Ces transactions reliées avec la répression policière et de l’État pour assurer la poursuite des préparatifs du démarrage de l’exploitation minière dans la région n’ont fait que renforcer la colère locale et l’organisation du mouvement de protestation. Il y a un an, en mars 2012, les choses ont atteint leur apogée lorsque la société minière a envoyé ses travailleurs dans la montagne pour démanteler un camp de protestation établi par les activistes anti-mines sur l’emplacement prévu de site minier. Les manifestations qui ont suivi ont été violemment réprimées par la police anti-émeute. La situation n’a cessé de s’aggraver jusqu’en février dernier, quand un groupe de 40 à 50 personnes de la région a mené une attaque incendiaire sur le chantier principal de la société à Skouries, brûlant tous les équipements qu’ils ont trouvés sur place avant de se retirer.

Les autorités ont lancé une série de rafles après l’attaque incendiaire – une pratique policière courante en Grèce – et ont depuis arrêté 154 personnes tout en lançant un raid de la police dans le village de Ierissos, un bourg de 3.000 habitants situé au centre du mouvement de protestation. Daskalopoulou a indiqué à Radiobubble.gr que les cloches des églises sonnent fréquemment pour alerter les villageois des arrestations ou de la présence de la police.
Dans un cas, une jeune mère de deux enfants a été détenue pendant 16 heures sans avocat ni appel téléphonique à sa famille et sans accusation. Elle a été interrogée par la police en charge du “dossier” qui lui a demandé si elle pensait que son mari la trompait.
Une jeune fille de 15 ans a été appelée par la Sécurité d’Etat sur son téléphone portable pour qu’elle fasse une « déposition ». La police a fréquemment demandé des échantillons d’ADN aux personnes qui étaient simplement appelées à témoigner. « Dans certains cas, la police a prélevé des échantillons d’ADN par la force et a contraint le détenu à signer une déclaration disant qu’il leur avait donné de son plein gré », a déclaré Daskalopoulou.
Dans un cas très inquiétant, quatre jeunes, âgés de 19 à 22 ans, ont reçu la visite dans les premières heures de la matinée d’agents de la sécurité de l’Etat qui leur ont demandé de les suivre au poste de police pour une raison non spécifiée. Arrivés au poste de police, ils ont été séparés. Daskalopoulou a interviewé l’un d’entre eux récemment, le fils d’un policier, qui a dit qu’il avait été laissé sans eau pendant des heures et interrogé sur ses convictions politiques et sa participation à des manifestations. Il a ensuite été giflé et frappé. « Chaque demi-heure, ils arrêtaient de le battre, le mettaient debout et l’obligeaient à regarder un mur, afin qu’il puisse mieux réfléchir et leur dire où il était ce soir-là » ajoute Daskalopoulou. « Et puis, ils revenaient et cela a duré entre six et sept heures. A la fin, une dizaine d’entre eux ont fait irruption dans la salle et ont exigé qu’il donne son ADN ». Le jeune a ensuite été contraint de signer un document disant qu’il avait donné son ADN volontairement. Un policier lui a dit plus tard : « Allez maintenant, ton village est assiégé. Si tu veux atténuer ton cas et celui de ton village, donne-nous quelques noms. » Quand il a refusé, il a été menacé d’être utilisé dans un jeu de « ping-pong ».
« Ping-pong signifiait qu’ils allaient le jeter à travers la pièce tout en le traitant d’anarchiste et de vaurien. Ce garçon a 19 ans. »

Mais la violence n’a pas seulement été utilisée comme une tactique d’intimidation derrière les portes closes des postes de police. Le 7 mars 2013, des policiers anti-émeute se sont déployés dans Ierissos et ont arrêté 5 personnes. Les recherches ont été menées avec l’unité de l’anti-terrorisme qui était lourdement armée. « Ils ont aspergé les gens du village avec des produits chimiques pendant des heures. Les gaz lacrymogènes sont même tombés à l’intérieur de l’école. Trois enfants ont eu une attaque de panique, d’autres des problèmes respiratoires. L’ambulance a essayé d’y aller mais ne pouvait pas. Même un bébé de dix mois a dû être transporté à l’hôpital », a déclaré Daskalopoulou.

Une manifestation d’étudiants appelée pour commémorer l’attaque du mois dernier dans l’école a eu lieu la semaine dernière dans la région. De telles manifestations, ainsi qu’une autre grande manifestation pacifique contre les mines qui a réuni 20.000 personnes à Thessalonique peu après les attaques, et qui a été le premier mouvement de protestation retransmis par la télévision en Grèce, démontrent que le mouvement est loin de s’affaiblir.

Au contraire, la région est devenue la scène du principal terrain des divisions politiques en Grèce, une sorte de symbole de la nécessité de résister au contrôle des puissants monopoles sur l’État ainsi qu’à la liquidation des actifs grecs et des ressources naturelles.
Daskalopoulou affirme qu’une récente manifestation de soutien à la mine a été mise en scène et elle l’a décrite comme ayant été un événement presque comique et extravagant qui a rassemblé des politiciens de la droite et des représentants d’organisations marginales. Selon Daskalopoulou, des manifestations organisées par les habitants eux-mêmes sont suivies par des syndicalistes ainsi que par les politiciens de gauche du principal parti d’opposition Syriza. Au même moment, dans une conférence de presse qui s’est tenue en Grèce la semaine dernière, Eldorado Gold a signalé qu’elle était en train de reconsidérer ses projets en faisant allusion à un climat instable pour les investissements en raison des réactions en cours.
« Si l’Etat a décidé de transformer la Chalcidique en un laboratoire de la violence et de la répression pour l’exporter ensuite vers le reste du pays, les habitants de la Chalcidique ont décidé d’en faire un laboratoire pour la liberté et le combat. Et ce combat est une chose pour laquelle nous devons tous nous tenir prêts » a conclu Daskalopoulou.

Le 25 mars 2013

Original : ICI

[Traduction : OCLibertaire]

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